On a tué nos villes (O. Razemon)

comment-la-france-a-tue-ses-villesNos villes sont mortes. En accuser l’automobile et le supermarché revient à chercher un bouc émissaire, nous démontre O. Razemon, ils n’en sont que les symptômes.
Cette mort méritait largement une enquête, description, origines, actions, effets attendus, résultats  … qu’a documentés Olivier Razemon pour son dernier ouvrage. Vous n’en ressortirez pas très tranquille.

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Vous croyiez que l’automobile était la mère du dépérissement de nos villes ? Comme pour le changement climatique, ce n’est pas si simple, les facteurs sont nombreux et les signatures s’entremêlent.

Nous avons changé de pays.
La France rurale et la France des villes ont toutes deux disparu pendant le 20° siècle, malgré quelques survivances. Cela se voit aux vitrines fermées, aux biens à vendre, aux centre-villes déserts, à l’absence de bistrots et aussi aux autobus et autocars vides (sans même avoir besoin d’évoquer les gares fantômes ou la difficulté à se faire indiquer le chemin, entre personne à qui demander et gens qui ne savent pas). Ce constat aura été le départ de l’enquête, tel un symptôme.

Olivier Razemon nous livre un reportage sur ce nouveau pays, fait de fausses villes et de faux artisans, ce pays de chômeurs et d’employés qui crèvent d’ennui à force d’être des pions. Il en accuse la société entière, « une société dans laquelle la vitesse, l’immédiateté et le droit de consommer sont des ambitions humaines respectables et encouragées, voire des valeurs absolues. Une société qui cède à la facilité de la croissance permanente des biens, des envies, des ventes, des chiffres d’affaires, des possessions et des rentes. » (p. 94).

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26-st-brieuc-359-1024x768Cela a été rendu possible par l’automobile, bien sûr, qui fait elle-même partie des conséquences de notre négligence initiale de l’humain.

Nous avons là un livre éclairant sur l’ampleur de la perte que nous avons provoquée, alors même que plus du quart de la population n’a pas accès à l’automobile (encore plus dans les grandes villes), et que les supermarchés eux-mêmes vieillissent mal (car leur finalité est tout autre que celui du commerce des biens du quotidien, comme vous l’apprendrez).

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Croire que la cause de tous nos maux est l’auto alliée du supermarché est donc bien trop facile.

Quant aux solutions telles que préemption urbaine ou taxes sur les locaux vides, elles marchent moins que celles des taxes sur les parkings d’hyper ou la création de postes de « manageur de centre-ville », et aucune réellement si on ne s’occupe que de questions commerciales. 
A chaque évènement, fête, défilé, braderie… il y a foule, nous fait remarquer Razemon. N’est-ce pas le signe que les citadins ne demandent qu’une chose, celle d’avoir le plaisir d’envahir les rues toute l’année ?
« Si vous voulez soigner votre commerce, soignez votre population » dit la géographe B. Mérenne (citée page 150), « les clients attendent un espace public de qualité », dit encore le directeur de l’agence bruxelloise du commerce. Le concept de « voiture acheteuse » est démonté (Frédéric Héran), remplacé par celui de « mobilité piétonne universelle » (agence d’urbanisme de Bordeaux).

14352327_1619739351652123_3278678739152901377_oLe raisonnement implacable se termine donc par une apologie de la ville piétonne, seul moyen de lutter contre ce que l’auteur finit par nommer « le cancer des villes ». C’est une maladie de riche, explique-t-il, dont nous sommes tous responsables, comme de l’obésité, du surendettement ou de nos montagnes de déchets. Tout est lié, on le sait bien. Ce livre est un reportage au coeur de nos contradictions. Vous n’en ressortirez pas tranquille, réduits que vous serez à laisser s’envoler vos certitudes devenues confettis.

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comment-la-france-a-tue-ses-villesOlivier Razemon
Comment la France a tué ses villes
éd Rue de l’Echiquier
18 €

Les photos non attribuées de cet article ont été prises de l’article du blog d’Olivier Razemon : Au pays des villes mortes, 11 janvier 2016. Ceux qui trouvent que mes titres sont macabres en sont pour leurs frais.

Olivier Razemon a aussi publié aux mêmes éditions : Le pouvoir de la pédale. Comment le vélo transforme nos sociétés cabossées.

 

 

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6 thoughts on “On a tué nos villes (O. Razemon)

  1. Pour les titres, disons alarmistes, plutôt que macabres, ce qui est vrai pour les deux derniers sujets (clin d’œil). Ceci dit les villes ne sont pas encore mortes mais on peut se poser la question de leur devenir. Mais là n’est-on pas en train de comparer avec un certain passé ? Point de vue d’une personne de plus de 60 ans.

    • Oui, on a changé d’époque. Notre civilisation est en train de sombrer. Pas la peine d’en accuser un objet, les causes sont multiples, et cohérentes, explique Isabelle en présentant le livre d’O.R. Ils ne sont pas les premiers à s’en être aperçus.

      • En fait, on change d’époque depuis toujours, juste un peu plus vite en ce moment. A cause de plusieurs tendances de long terme :
        le progrès, voulu par personne en particulier: il passe par des économies d’échelle et aboutit à la concentration de tout : usines, villes, immeubles, champs. D’où des métropoles de plus en plus grandes où les entreprises ont plus le choix de leurs employés haut de gamme (qui justement aiment mieux vivre dans les grandes villes), où les fournisseurs sont plus nombreux et plus concurrentiels, et où chacun a plus de choix d’emplois, d’écoles, de loisirs… Idem en agriculture où la motorisation et l’automatisation ont abouti à des terres non rentables en dessous de 500 hectares et 500 vaches. Toutes ces économies d’échelle sont la rançon du progrès, qui enrichit tout le monde et fait monter le coût de la main d’oeuvre mais fait qu’on on ne peut vivre d’une petite boutique, d’un petit champ ou d’un petit atelier, sauf production haut de gamme, donc de niche.
        la transition démographique : nous ne nous reproduisons plus, donc lorsque les métropoles attirent, les petites villes ne se renouvellent plus. Elles ne correspondent plus à un besoin, ni de marchés agricoles, ni de centres de petite industrie (partie en Chine). Comme l’Allemagne de l’Est a détruit des quartiers entiers, comme la Russie a décidé de déménager certaines ex-villes industrielles (et le Québec certains villages il y a quelques années), les petites villes française vont devoir geler de nombreuses habitations. Y accueillir des cas sociaux n’est pas la solution, le tourisme et les retraités une solution partielle.

        Donc il faut gérer un déclin normal de notre démographie et de notre industrie (qui se concentre dans de grands centres, type Airbus à Toulouse, même si de nombreux sous-traitants sont installés dans de petites villes de France… ou en Afrique du Nord). Mais en Allemagne, Suisse, Italie du Nord, il y a aussi des usines et commerces (genre boites de métal) partout et des voitures aussi. La plus grande richesse les fait simplement paraitre plus propres, et la plus grande densité attire plus les entreprises de pointe (et le rapport qualité/coût du travail aussi).
        Certes, avec certains choix d’urbanisme commercial, de densification urbaine et de transports (le tram qui facilite la densification, le TGV qui apporte des touristes et des familles de cadres longue-distance), on peut rendre le déclin plus supportable. Mais avec des pincettes : voir le cas de Quimper !

  2. Quid de Quimper? On y vit très agréablement. Où trouver le diagnostic?
    En revanche Quimperlé illustre à merveille le propos de M. Razemon.

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