Numérique : les cyclistes ne doivent pas être complices

La surconsommation numérique contribue énormément au dérèglement climatique. La sobriété est indispensable, et possible. Elle concerne même le vélo.

En allant assister à cette présentation je savais qu’on n’y parlerait pas de vélo. C’était tellement passionnant que j’ai trouvé des raisons de vous en parler. Qui n’utilise pas de calculateur d’itinéraire ou de GPS, d’application pour trouver les bons trains, de clignotants connectés ? Qui n’écoute pas de la musique sur son smartphone et ne regarde pas de films sous sa tente? Qui ne passe-t-il son temps à envoyer des photos sur FB après avoir acheté son e-billet de train, et passé par un portillon automatique ? Quel voyageur n’a-t-il pas, au moins en rêve, de système de recharge de batteries branché sur sa dynamo pour ses appareils ??? Et vous ne me direz pas que vous ne passez un temps de dingue sur les forums de vélo et autres réseaux sociaux. Vous voyez, et ça va continuer.
Voici ce que j’ai retenu de la présentation du 4 octobre 2018.

Le numérique est faussement de l’immatériel. Serveurs, usines et déchets sont énormes. La consommation d’énergie augmente beaucoup trop

  1. Le nuage n’est pas dans le ciel, il est dans de grosses machines bien consommatrices d’électricité qui obligent à augmenter la taille des réseaux.
  2. Le nombre de serveurs, la taille des réseaux et le nombre de terminaux sont en progression de 9% par an. Ceci implique tension sur l’électricité, même verte, ou captation de son usage.
  3. Les petits serveurs de type associatif consomment beaucoup plus que les gros.
  4. La consommation d’énergie, nucléaire, issue du pétrole, non-renouvelable, occasionnée par 1 € numérique a augmenté de 37% depuis 2010.
  5. Les émissions de CO2 du numérique ont augmenté, depuis 2013, d’environ 450 millions de tonnes rien que dans l’OCDE, pendant que les émissions globales de la zone diminuaient…

Des objets extrêmement chers à fabriquer, leurs progrès en efficacité sont balayés par l’explosion de leur nombre et des usages

  1. La fabrication d’un seul smartphone, c’est 2 litres de terre remuée pour extraire les fameux métaux rares, soit 40 fois son volume, ou l’équivalent de 30 Paris-Bordeaux en train. 
  2. Les progrès en efficacité des matériels sont réels, mais la sophistication des applications décuple leur consommation et leur usage explose. Nos batteries ne se déchargent-elles pas de plus en plus vite? 
  3. Plus les écrans sont grands plus ils consomment. Ordinateurs et télés même sujet.
  4. C’est la fabrication qui coûte le plus, 45% de l’énergie dépensée par objet. Le renouvellement des appareils est extraordinairement court, 3 ans pour les ordinateurs, 2,5 ans pour les ordiphones.
  5. La multiplicité de ces objets chez chaque Européen et nord-Américain ne cesse d’augmenter. Le numérique est le fait des Européens de l’ouest et des nord-Américains.
  6. Ailleurs on n’en a pas les moyens, il n’y a pas de réseau, il n’y a pas d’application dans la langue du pays. Dans ces pays, étant donné leur faible utilisation, la fabrication coûte 80% de l’énergie consommée ! De plus cette consommation profite aux GAFAM (américains) et aux BATX (les opérateurs chinois).
  7. Le volume des données transitant par les centres de données augmente de 17% par an, le trafic sur les réseaux mobiles de 24% par an, la production n’est que stabilisée, alors que le marché est à saturation …

 Les usages privés sont largement ineptes

  1. Les usages vidéo, les films, les Skype etc sont regardés ou utilisés avec compulsion, et font exploser, là encore, les besoins de support. Combien de ces occupations sont vraiment utiles?
  2. Les usages privés représentent 80% du total, pour des usages de loisir à 80 ou 90%. Ils consomment de plus en plus d’énergie en fonctionnement, pour à peu près aucun avantage pratique.
  3. Il est vrai que demander son chemin à son smartphone est souvent plus efficace que d’aborder un automobiliste sur pattes. En revanche, pour savoir s’il faut prendre à gauche ou à droite une petite boussole à 3 balles est souvent plus efficace … (Pour que la tentation du GPS ne soit pas trop fréquente il nous faut des cartes, des gens, et une signalisation routière soignée).

Les usages professionnels sont peu rentables 

  1. L’omni-présence du numérique dans les bureaux n’a pas engendré d’effet mesurable sur la « croissance » économique. Elle est au mieux de 2% dans la zone euro, alors que la croissance des dépenses dans le numérique est passée de 3 à 5% par an. Dans certaines entreprises la part du numérique dans le bilan carbone atteint 30%. Mais cela ne représente que 20% de la consommation de numérique.

Alors la sobriété numérique, cela va être : 

  • Ne pas céder au toujours plus puissant, plus grand, aux images en la plus haute définition…
  • Ne pas céder aux usages compulsifs et inutiles.
  • Retarder le plus possible le renouvellement du matériel. Une jeune entreprise, la Société Coopérative d’Intérêt Collectif Commown fabrique des mobiles multi-fonction (ordiphones de poche) pour la location exclusivement. Ils sont produits de telle façon qu’ils puissent être facilement réparés, et que la batterie puisse être changée (aucun autre producteur ne le fait plus).
  • Passer de 2 à 3 ans d’utilisation c’est passer du fil de l’eau à la (relative) sobriété.
  • Adopter des usages sains. Les pièces jointes sont plus lourdes si elles sont envoyées par couriel que si elles sont disponibles sur un serveur. Les discussions sont souvent plus efficaces par oral que par couriel. Un équipement acquis sans évaluation relève du pur gaspillage. Envoyer trop souvent des photos de ses voyages n’est-ce pas oublier de voyager pour soi ? Poser la question en direct peut nous faire tromper de chemin mais ouvrir des portes.
  • Faire un usage parcimonieux des vélos en libre-service, qui sont bourrés de données qui transitent… et de tous les gadgets connectés.

Améliorons l’usage,
arrêtons de rechercher sans cesse l’amélioration technique
.

  • Baisser la consommation de 4% par an. Pendant toujours. A partir de tout de suite, là, juste après avoir lu ma phrase. Si on attend 2025 l’exigence sera déjà de 10% par an et on n’y arrivera pas. Pour l’instant on a multiplié la consommation d’énergie rien que pour le numérique par 3 en 10 ans. Et ça c’est pire que le gaz à effet de serre.
  • Nous pourrions continuer à avoir des usages raisonnables et raisonnés, mais pas compulsifs ou non-pertinents. De toutes façons les habitants ne connaissent plus que les grand routes et sont incapables de nous orienter. D’accord, mais les cartes imprimées c’est autrement riche. Il n’y a plus de cabines téléphoniques, il reste la poste et les cartes postales. J’ai mon blog à alimenter, mais je préfère, et de loin, écrire dans un carnet. Twitter toute la journée n’est-ce pas un bon moyen de s’énerver?

Sobriété ne signifie pas abstinence mais usage raisonnable. 

  • Demander au gouvernement de fixer des contraintes. Ce sera même bon pour les meilleurs ingénieurs de la terre, les Français (dixit Jean-Marc Jancovici, mais c’est connu), qui sont excellents dans « l’optimisation sous contrainte ». Ceci est valable dans de nombreux domaines, dont les transports, dont les vélos … et aussi dans celui de notre indépendance. 

 

  • Faire en sorte que ces informations soient publiées de façon claire afin que chaque citoyen, chaque salarié, chaque organisation, sache quoi faire d’intelligent. C’est moi qui l’ait ajouté. Les images ça marche bien, et encore plus si elles sont affichées. 

Justement j’en ai une. Il s’agit de l’eau et elle est dans un grand parc libre d’accès tout près de Fribourg en Brisgau. 

Alimenter ses batteries en pédalant c’est peut-être bien. Veiller à ce à quoi sert cette électricité est tout autant indispensable.

—> Tous ces éléments (sauf les extrapolations relatives aux vélos et aux transports ferrés) sont le fruit d’une étude unique au monde réalisée au sein du Shift project, un club de réflexion qui veut éclairer et influencer les décideurs économiques et politiques pour sortir du fossile. 

Lean ICT, pour une sobriété numérique.
Groupe de travail dirigé par Hugues Ferreboeuf
pour le club de réflexion The Shift project. Octobre 2018. 

L’étude n’a volontairement concerné que les utilisations numériques courantes, et a quand même conduit à consulter plus de 170 résultats de travaux publiés entre 2014 et 2018.
Si vous vous posez des questions sur cet article, ne me demandez pas, je ne saurais pas répondre. Je ne peux alors que vous inviter à consulter l’étude.

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8 thoughts on “Numérique : les cyclistes ne doivent pas être complices

  1. Dans l’ensemble je suis plutôt d’accord, à part ces quelques points :
    -1- Les cartes papiers c’est bien, mais sur de grands voyages il faut multiplier les supports et jongler entre cartes IGN et cartes touristiques respectives à chaque bourg. Et puis il n’y a pas forcement les informations pertinentes par rapport aux besoins des cyco-randonneurs.
    Un GPS ce n’est pas uniquement pour suivre bêtement un tracé, ça propose aussi un fond de carte qui potentiellement peut être très détaillé et même adapté par rapport à nos besoins (carte cyclable).
    J’ai un GPS Garmin de rando pédestre depuis plus de 5 ans, je peux y insérer des cartes cyclables, je ne m’en prive pas.
    -2- Pour les ordiphones, il existe des applications GPS hors ligne, seul le récepteur GPS doit être activé, pas besoin de connexion à Internet à l’usage. À ce sujet il y a le Fairphone qui s’adapte aux contraintes environnementales, ce n’est pas miraculeux mais c’est déjà mieux.
    -3- Au sujet de l’affirmation « Les petits serveurs de type associatif consomment beaucoup plus que les gros. », ce n’est pas forcement une affirmation fausse, mais elle induit en erreur sur la compréhension de l’ensemble du système de stockage.
    Puisque que la majorité des serveurs associatifs, contrairement aux grosses boites, ne vivent pas de la revente de données, en soi il y a moins de stockage de métadonnées et surtout moins de traitement derrières, les fameuses mégadonnées (bigdata).
    Donc un serveur associatif consommera peut-être plus qu’un serveur d’une entreprise, mais le nombre total de serveurs d’une association consomme moins que le nombre total de serveurs d’une entreprise à données utiles égales.
    -4- Il y a des solutions pour augmenter la durée de vie des appareils et pour limiter les impacts sur le réseau. GNU/Linux, Lineage OS, PeerTube …
    De nombreuses solutions sont là, le problème n’est pas uniquement l’usage intensif des appareils électroniques, mais aussi la passivité de leurs utilisateurs-consommateurs.

    • Merci d’avoir contribué au débat. Je ne souscris néanmoins pas à tous vos arguments:
      1) La multiplicité des cartes IGN nécessaires. Je voyage sur routes et chemins; la série verte IGN est parfaite pour moi. Sur une rando de 500 km cet été, j’ai eu besoin de 4 cartes (AUvergne, Corrèze, Périgord, agenais). Ce sont des régions très touristiques où j’ai fait déjà plusieurs randos vélo et plusieurs excursions. Donc je les garde.
      Par contre, localement, j’utilise une appli (iPhigénie) pour « zoomer » ponctuellement au 1/25ème. Je trouve que de faire tout le temps des recherches sur internet en voyage dénature le voyage. Passer à l’office du tourisme est souvent plus intéressant que les heures passées sur internet en repérages.
      3) J’ai compris dans cette étude que « les petits serveurs associatifs » consomment en moyenne plus car leur taux d’utilisation n’est pas aussi optimisé.
      4) Totalement d’accord. J’utilise un smartphone de 7 ans et un ordi portable de 10 ans. Si je ne savais pas comment les « nettoyer » et les « remettre à neuf » d’un point de vue logiciel, j’aurais déjà changé 3 fois d’ordi car à maintes reprises ma femme m’a dit « l’ordi est trop vieux, il est trop lent et il faut en changer ». En fait, il fallait tout réinstaller. Les logiciels qui fonctionnaient il y a 10 ans fonctionnent de la même manière aujourd’hui. Mais avec le temps, les « déchets » logiciels ralentissent la machine. Elles peuvent être remises à zéro (pas éternellement).

  2. Excellent article, Isabelle. Merci de nous rappeler tout cela.
    Je peux faire des progrès dans le domaine de la gestion de l’électricité dans la maison: chargeurs qui restent branchés inutilement; éteindre sa box (ou son interrupteur général) pendant une absence prolongée par exemple.
    Par contre, je fais très attention à ne pas renouveler rapidement mes appareils. Je n’ai eu dans ma vie (j’ai 54 ans) que :
    – 2 TV : Une à tube cathodique changée en 2006 pour TV écran plat 27  » en 2006.
    – 3 ordinateurs domestiques. 1er PC en 1990, changé en 2003 (celui-ci fonctionne toujours en secours), ordi portable en 2009 (je l’ai réinstallé en Win10 cette année à cause de lenteurs et il fonctionne encore. Avec le téléphone et la tablette, il sert de toutes façons très peu de nos jours).
    – 2 smartphones: un iPhone 3 englouti au fond du port de Port-Joinville après 3 mois, un iPhone 4s depuis.
    Pour cela, il faut un peu s’investir pour connaitre quelque-chose à l’informatique et s’intéresser à la technique pour faire la différence entre les améliorations et les changements de génération de technologies, afin de changer d’appareil au bon moment. Ca n’est pas une question de formation (je n’ai pas de formation technique) mais d’intérêt et de prendre ces questions au sérieux (comme pour plein d’autres choses dans la vie). Donc les « excuses » du genre « je suis nul(le) en technique, je n’y connais rien » ne me semblent pas valables!
    ll faut aussi accepter que les choses soient un peu plus lentes (mon iPhone 4s n’est pas 4G, il est quelques fois lent sur certaines applis, mais il fait le job).
    Au sujet des cartes, je ne suis pas du tout contre les services rendus par les sites de cartographie en ligne (j’en consomme probablement trop) mais j’achète des cartes papier (souvent d’occasion). Encore faut-il savoir s’en servir et j’ai formé tous mes enfants. Je regrette que cela ne fasse pas partie de la formation de base. Dans les pays nordiques (très férus de technologies), ils apprennent aux enfants l’usage d’une carte et d’une boussole grâce à la course d’orientation pratiquée à tous les âges et pour tous (c’est vrai qu’une forêt n’est jamais très loin chez eux, contrairement à chez nous où les mégalopoles ne sont pas propices à ce genre de pratique).
    Il faut bien doser l’utilisation de tout ce que la techno nous apporte et se poser des questions, ce que votre article a le mérite de provoquer. Merci!

  3. Cet été, lors d’un voyage vélo de Helsinki à Hambourg, mon Samsung A5, que je possède depuis 2015 (3 ans d’âge donc), nous a permis de trouver notre itinéraire sur plus de 3200 km grâce à une application GPS qui fonctionne en mode non connecté (pas besoin du réseau du tout). Si j’avais dû me procurer les cartes au 100 000°, il m’aurait fallu acheter près de 20 cartes papier. Au 25 000 il m’en aurait fallu 80 !
    Question : Quel est le bilan énergétique de la fabrication de 20 cartes papier parfois plastifiées au regard du surplus de consommation d’énergie d’un portable que j’ai de toute façon laissé allumé pour rester joignable ?

  4. Et tiens, justement, le 25 octobre 2018 de 19h00 à 20h30, Médiathèque Hélène Berr, 70 rue de Picpus 75012 Paris : LE NUMÉRIQUE EST-IL SI ÉCOLOGIQUE ?
    L’intervenante, Françoise Berthoud, est ingénieure de recherche au CNRS. Écologue du numérique, elle a créé et anime depuis une dizaine d’années le groupe EcoInfo qui vise à informer, former et fournir des expertises sur les impacts environnementaux du numérique. « Entrée libre dans la limite des places disponibles »

  5. Quand vous optez à vélo pour des itinéraires jalonnés, pas besoin de GPS ou cartographie sur le téléphone; vous ne les sortez que si vous êtes perdu parce que vous avez raté une signalisation, qu’elle est incomplète ou parce qu’il y a une discontinuité dans l’itinéraire.
    L’AF3V veille à résorber ces discontinuités et à la qualité des signalisations mais il est vrai qu’il y a encore du travail pour ce qui concerne la France.
    Il y aurait aussi à dire sur l’impact environnemental (et les ressources minérales) des batteries de VAE …

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