Mort contre la montre

A l’heure où je vous écris, ce 27 juin de 2019, je ne sais pas encore s’il y a eu un meurtrier ou pas, ni quel aurait été son objectif, et encore moins s’il aura réussi à faire de Steve le vainqueur du Tour de France, si tant est que cela soit son objectif. 

A vrai dire je ne crois pas que cela soit son objectif, et quelque chose me dit que Steve n’arrivera pas aux Champs-Elysées. Mais seul Jorge est au courant. 

J’en suis encore au milieu du bouquin et me délecte des ruses et des coups bas que mettent en oeuvre les équipes pour faire gagner leur champion, lequel n’est qu’un pion entre les mains des directeurs sportifs, eux-mêmes à la solde des financiers. Je re-découvre ce monde où les hommes sont objets de spectacle, ainsi que nous l’avions compris depuis 2013 (voir Le sport cycliste est avant tout un spectacle gratuit qui rapporte gros, dans Vélo et Droit, un couple mal assorti). Le Tour de France, et la compétition cycliste en général, ce n’est pas un conte de fée. 

L’auteur de Mort contre la montre, le Mexicain Jorge Zepeda Patterson, signe une enquête palpitante dans les coulisses du circuit, avec la toute puissance des directeurs sportifs sur des forçats portés aux nues par la foule. Nous vivons le Tour dans la peau du second de l’équipe dont Steve est le champion, et c’est comme si c’était vous. Il y a les stratégies rapides ou de long terme pour aider, ou bloquer, tel ou tel coureur, un peu comme aux échecs, et il y a de drôles d’accidents, et donc une enquête et une contre-enquête. Le suspens est terrible … et encore n’avez-vous pas encore rencontré les autres protagonistes, la mécanicienne et ses mécaniciens, le commissaire, les 4 masseurs, les agents de sécurité et ceux qui vous surveillent … et le père de remplacement.

La seule chose que la décence m’autorise à vous dire, maintenant que j’ai avalé les 331 pages retraçant les 21 étapes une par une et que, en ce 6 juillet 2019 jour du Départ, je connais la réponse, c’est que nous avons affaire à une histoire d’amitié et de probité, de trahison nécessaire et d’ingratitude peut-être imaginaire, le tout dans une même équipe, et que nous nous retrouvons en plein Racine. Trahir pour être enfin soi-même ou se convaincre qu’on est fidèle à sa nature en restant second? Trahir ou passer à côté de sa propre histoire ? Mais peut-on trahir celui à qui on croit tout devoir? … Je n’ose vous en dire plus et pourtant je sais désormais qui sera sur le podium. 

Dimanche 28 juillet, quand le serpent de couleurs contournera l’Arc de Triomphe, couronnant à Paris une équipée de 21 jours et de 3500 km, je serai dans un tiroir de la morgue, ou dans la peau du porteur du Maillot jaune, nous dit le narrateur. Mais pour cela il faut que Jorge se décide à trahir Steve … Enfin, pardon… Marc, mais lui j’ai mis longtemps à le repérer. 

Mort contre la montre
Jorge Zepeda Patterson
Actes Sud, juin 2019.
22,80€

Ne laissez jamais passer votre tour ! …

Un livre palpitant à facettes multiples qui sera idéal dans votre villégiature de vacances où vous risquiez de mourir d’ennui. De la grande dramaturgie qui pourrait transformer votre façon de regarder le Tour.

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5 réflexions au sujet de “Mort contre la montre”

  1. Le Tour n’est pas très écolo. Cepndant, je dois avouer que depuis que je suis gosse, j’en suis amoureux.
    C’était le seul jour de l’année ou mon patelin paumé de la Creuse avait droit à ne pas être oublié du monde. Le jour de mariage de ma copine Christiane, le peloton est passé juste à la sortie de la messe. Quel souvenir !
    Raymond Poulidor quel super type de chez nous, heureux de sa vie, simple et sympathique. Un homme transformé en vélo !
    Quand vient juillet l’accordéon d’Yvette me revient toujours dans la tête.
    Je ne doute pas qu’un roman qui prend pour trame le tour soit excellent, car le Tour, c’est un des plus beaux romans.

  2. Merci Isabelle, tu confirmes ainsi la très bonne critique parue dans Le Canard Enchaîné de cette semaine sous le titre « Maillot jaune sang ».

    • Je ne suis pas mécontente de la comparaison ! Merci de me l’avoir signalée. Au Canard ils sont de fins linguistes et lettrés, si eux et moi on pense pareil c’est que ce livre est vraiment bien!

  3. La présentation de ce bouquin montre bien que vous n’êtes pas vous-même dénuée de talent littéraire!
    Elle éveille ma curiosité pour ce livre même si, personnellement, je n’ai pas trop envie d’en rajouter pour mettre à nu les arcanes de la nature humaine qui démontre tous les jours et dans tous les secteurs comment nos rapports sociaux sont marqués par la compétition.
    Mon antidote, c’est plutôt de sortir rouler dans notre si beau pays…
    Le monde en rose comme celui de votre blog, ou en jaune comme les blés, ça me va bien pour les vacances.

  4. Une autre suggestion de lecture, repérée dans le dernier n° du très interessant bimestriel Sport & Vie, pour continuer de voir autrement le Tour et le cyclisme en général : Socrate à Vélo, un essai philosophique de Guillaume Martin, coureur pro. & diplômé de philo.

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