Retour au taf à velotaf, d’où sort ce mot ?

Un mot négatif qui devient signe de modernité et inverse les rôles, voici l’histoire de ce « vélotaf » très utilisé en France. Un article de Noël Jouenne fait le point sur ce drôle de mot. 

Le mot « vélotaf » est employé depuis le début des années 2000 pour désigner le fait d’utiliser un vélo pour se rendre au travail. Ce terme résulte d’une contraction entre vélocipède et le curieux taf qui désigne le travail. 

D’où vient le mot « taf » ? 

Le mot taf existe depuis le milieu du 19ème siècle pour signifier la peur, la frousse. Mais il existe aussi une autre acception qui désigne le butin, c’est-à-dire le gain provenant d’une opération illicite. Au féminin avec deux ff, il désigne la bouffée de fumée tirée d’une cigarette. 

L’utilisation de taf comme synonyme de travail découle ainsi d’un glissement sémantique où règne une connotation plutôt négative.

Le taf, un boulot mal rémunéré

Selon le dictionnaire Le Petit Robert, le substantif « taf » désigne, dans un troisième sens, le métier, le job, le travail. On dit Aller au taf, Question taf, c’est un peu galère. C’est donc plus dans le sens de petit travail mal rémunéré que devrait s’employer ce mot. Le job est un travail rémunéré que l’on ne considère pas comme un vrai travail, toujours selon ce dictionnaire. 

Avec le boulot, qui donne boulotter, vivoter, donnant l’expression populaire métro, boulot, dodo, nous retrouvons la même idée de précarité. 

Le mot vélotaf

Problème complémentaire, le vélotaf ne désigne pas celui qui travaille à vélo, mais celui qui se sert d’un vélo pour se rendre à son travail.

Ses usages sur la toile

Le forum du site velotaf.com est ouvert début août 2006. La diffusion du substantif va progresser à mesure des inscriptions, de l’activité et de la visibilité du forum. Au 31 décembre 2006, ils sont 183 membres et atteignent aujourd’hui plusieurs milliers. On peut donc dire que le forum a contribué largement à faire passer ce mot dans le langage courant et dans les expressions que l’on peut parfois lire sur d’autres forums.

Le 13 juillet 2010, Gaël Manson soutient sa thèse d’informatique dans laquelle il remercie l’un de ses camarades « pour avoir partagé avec [lui] ses réflexions, sa vision experte du sujet, un bureau et le vélotaf. » Il s’agit à notre connaissance du premier texte scientifique qui utilise le substantif vélotaf.

D’autres sites Internet utilisent régulièrement ce mot dès 2008, comme par exemple le site  BromptonForum.net. Voir Velotaf en Brompton

La progression devient plus effective à partir de 2010 et dans les années qui suivent.

Faire du vélo ou aller travailler ?

Ce qui est intéressant dans le mot « vélotaf » c’est son association à deux mots du 19ème siècle et un renversement de valeurs. 

D’une part celle du vélo qui se pare d’atours positifs et d’autre part, celui du taf qui pourrait à lui seul rendre négatif le fait d‘utiliser un vélo : C’est le travail, le taf, qui m’oblige à prendre un vélo. 

Le côté « taf » est aussi à discuter puisque ce terme vient des milieux parisiens plutôt bien dotés d’un point de vue économique. Les premiers à refaire du vélo à Paris sont plutôt en haut de l’échelle sociale, mais pas trop haut non plus. N’oublions pas qu’il y aura toujours des gens pour rouler en Porsche et autres Lamborghini. Utiliser le terme de taf pour dénigrer son travail revient à déprécier la valeur du travail, ce qui est paradoxal, car les « vélotafeurs » sont des gens diplômés. Un article de l’insee relate d’ailleurs qu’il y a quatre fois plus de cadres chez les cyclistes allant au travail que chez les artisans.

Ce qui est surprenant c’est que ce terme désigne des individus qui n’utilisent pas le vélo pour travailler, mais pour aller travailler. Les coursiers à vélo qui font jusqu’à 200 kilomètres par jour auraient toute légitimité à utiliser ce terme, mais ne le font pas. Peut-être parce que ce terme est trop connoté péjorativement et annihile la part de noblesse que les coursiers éprouvent entre eux? 

Cet article est tiré d’un travail en cours de Noël Jouenne, docteur en anthropologie sociale, maître de conférences à l’école nationale d’architecture de Toulouse. 

Déjà publié dans … Velotaf, cet article a donné lieu à quelques remarques :

  • Si le taf est le travail, le verbe correspondant est taffer avec deux f. également un vélotaffeur avec deux f. En Suisse, les mots « taf » ou « taffer » n’ont jamais été usuels; c’est clairement de l’argot français de France. Le vélotaf, par contre, se fait lentement sa place.
  • Surpris de ne pas voir dans l’origine du terme taf l’acronyme de travail à faire. Origine que, semble-t-il, on retrouve sur internet : l’internaute, dictionnaire, le Parisien, Le Figaro. En gros, 4 des 5 premiers résultats qui apparaissent sur Google quand je lance la recherche ‘taf definition’ mentionnent cette origine comme possible. J’ai bien conscience que ce n’est pas une source suffisante pour forger une opinion. 
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2 réflexions au sujet de “Retour au taf à velotaf, d’où sort ce mot ?”

  1. C’est assez amusant de voir cette « novlangue » associant vélo et travail et d’en tirer des enseignements…d’autant qu’il apparait que les « tafeurs » (au boulot peu rémunérés) en question ne sont pas des smicards, mais plutôt des gens diplômés. Ma condition de retraité est frustrante puisque je n’ai pas d’équivalent pour résumer mon activité quotidienne à vélo. Quand je vais acheter le ronron du chat, je serais véloronron? et le pain vélopain? ou vélobaguette? ou coursier non appointé tout simplement? Je ne sais pas ce qu’est devenue l’enquête cycliste du CEREMA de 2018 à propos de nos pratiques cyclistes. Je crains qu’il n’existe pas beaucoup de porosités d’une pratique à l’autre. https://velomaxou.com/2018/12/20/enquete-sur-les-pratiques/
    Amitiés

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