Angles morts : ça peut durer encore longtemps

L’obligation pour les poids lourds de se doter d’outils d’élargissement du champs de vision leur évitant de tuer piétons et cyclistes se fait désirer. Alors qu’un décès a encore eu lieu il y a moins d’un mois, et alors qu’il existe des solutions simples et relativement peu onéreuses, il n’y aura toujours aucune obligation dans la Loi des mobilités.

  • Des décès mais rien dans la LOM
  • Des arrêtés à la pelle
  • Faut-il une loi ?
  • Que va décider l’Europe?
  • Au Grand duché ça avance plus vite
  • Les entreprises du recyclage sont partantes
  • Il n’y a pas besoin d’une loi pour en finir avec les angles morts.

Des décès mais rien dans la LOM

Le 30 septembre dernier une mère de famille de Schiltigheim, dans l’agglomération strasbourgeoise, décède des suites d’un accident impliquant un poids lourd. Elle était à vélo et a été victime d’un angle mort.

Lors du précédent accident du même type, Jean-Baptiste Gernet, conseiller aux mobilités alternatives à la Métropole, avait proposé que l’on limite l’accès en ville aux seuls poids lourds dotés d’équipements suffisants pour voir piétons et cyclistes autour d’eux. Mais en France une telle décision ne peut être prise par les maires, ce à quoi la LOM a promis de remédier (comme pour le fait d’interdire les trottinettes en libre-service). Elle sera à nouveau en discussion au sénat à partir du 5 novembre.

Ce serait déjà ça, mais la LOM aurait aussi pu obliger à ce que tous les poids lourds en soient dotés. Non, elle se limitera à l’obligation de poser un autocollant à l’arrière avertissant les cyclistes à faire attention. Le député Matthieu Orphelin, qui s’est beaucoup démené sur ce dossier, n’a rien pu obtenir de plus. En avril dernier on y croyait encore. BFM titrait Les poids lourds sans détecteur d’angle mort bientôt interdits en centre-ville pour protéger cyclistes et piétons. C’était malheureusement aller trop vite. Ce dépôt d’amendements coïncide avec l’anniversaire de la mort d’Armelle Cizeron, collaboratrice parlementaire décédée il y a un an lors d’une collision avec un camion précisait pourtant le journaliste.

Pourtant un arrêté du 3 septembre 1997 (en son article 10) impose déjà aux camionnettes, camions, autobus et autocars, véhicules très spéciaux et autres, soumis aux prescriptions du titre II du code de la route, d’avoir deux rétroviseurs extérieurs situés l’un à gauche, l’autre à droite, à au moins 1,90 m du sol et répondant à de multiples critères techniques.

Des arrêtés à la pelle

Le 10 avril 2008 un autre arrêté, relatif au montage a posteriori de rétroviseurs sur certains véhicules poids lourds, stipule qu’en seront dispensés les véhicules pour lesquels « il est impossible de monter un rétroviseur de classe V totalement visible depuis le poste de conduite de telle manière qu’aucune partie de ce rétroviseur ne soit à moins de 2,10 mètres du sol, le véhicule étant en pleine charge. » et, si cela  « conduit à des solutions qui ne sont pas économiquement viables, les véhicules correspondants sont dispensés de l’application de ces articles 3 ou 4, à condition d’être équipés de rétroviseurs supplémentaires et/ou d’autres dispositifs de vision indirecte dont la combinaison permet d’obtenir 95 % du champ de vision au niveau du sol du rétroviseur de classe IV et 85 % du champ de vision au niveau du sol du rétroviseur de classe V. »

Rue89 explique, le 4 octobre, que ce dernier arrêté impose aux poids lourds de plus de 3,5 tonnes, immatriculés après 1999, d’avoir un rétroviseur à grand angle et un rétroviseur dit d’accostage.

Quoi qu’il en soit il ne semble pas que ceci ait été vraiment suivi d’effets, ou que cela soit suffisant; Jean-Baptiste Gernet a donc demandé à Elisabeth Borne de « s’assurer que cette obligation est effectivement respectée ».

Faut-il une loi ?

ou des décisions ?

Si certains parlementaires ont tenté de faire passer par la Loi l’amélioration de la vision depuis les cabines, cela ne veut pas dire qu’une loi soit obligatoire pour cela. La plupart des règles se décident autrement, par exemple celle sur les trottinettes (parution imminente paraît-il), celle sur le casque des enfants ou plus largement la totalité du code de la route. 

Les trottinettes électriques échappent au législateur

Que va décider l’Europe ?

Des espoirs au niveau européen

La réglementation européenne devrait faire mieux, mais pas avant 2022, et encore cela devra-t-il être transposé en droit français. 

Le parlement européen envisage aussi de rendre obligatoire les technologies de vision directe à partir de 2025 pour les véhicules neufs et seulement de 2028 pour les véhicules existants, selon le même courrier de Jean-Baptiste Gernet que nous avons pu consulter, repris par Rue89. 

Au Grand duché ça avance plus vite

Au Luxembourg cela pourrait être fait avant, à la demande de François Bausch, ancien député écologiste, aujourd’hui ministre de la Défense, de la Mobilité et des Travaux publics et de la Sécurité intérieure, après avoir été ministre du Développement durable et des Infrastructures. Les premiers camions avec des formes optimisées en termes de sécurité arriveront en septembre 2020 nous indiquait le journal Luxemburger Wort le 14 octobre. 

«Avec des pare-brises plus grands et la modification du positionnement du siège du conducteur, une forte réduction de l’angle mort est réalisable», ajoute encore François Bausch. «En outre, en cas d’accident, la forme arrondie de la zone de déformation peut prévenir les risques d’écrasement des cyclistes et des piétons.» Luxemburger Wort, 14 octobre 2019.

Les entreprises du recyclage sont partantes

Le 19 septembre, lors de la journée technique nationale de la fédération des entreprises du recyclage (Féderec), les participants ont souligné que ces équipements étaient relativement peu onéreux (au regard des sommes engagées) et qu’ils participaient à la sécurité, tant des équipes (les ripeurs) que du public, notamment piétons et cyclistes. 

La vision déportée sécurise les process de la filière déchets. Actu-Environnement, 14 octobre.

Voir aussi

  • Un système de détection d’angles morts pour les camions, dans Futura tech (article de 2014).
  • Le système Mobileye, système d’alerte de collision révolutionnaire qui aide les conducteurs à garder un œil sur les cyclistes, piétons et motocyclistes difficiles à voir dans les angles morts.

Pour conclure :

Il n’y a pas besoin d’une loi pour en finir avec les angles morts

Ces entreprises vont dans le bon sens, et à contre sens de notre Direction de la sécurité et de la circulation routière (DSCR) qui, en juillet dernier, avait contredit publiquement le Cerema (bras technique du ministère des transports) en détournant un film pour en faire un avertissement aux cyclistes de faire attention, alors que ce film avait pour objet de dire aux chauffeurs … de faire attention (comment se comporter pour ne pas créer d’accident) !

Nous sommes en présence de deux cultures, et celui qui travaille pour la sécurité n’est évidemment pas celui qui en a le nom. Nous racontions cela dans l’article Exemplarité et promesses, le Gouvernement ne montre pas le bon exemple. Il faudrait changer les bases du code de la route, dont même le Cerema explique qu’il est surtout là pour gérer les flux d’automobiles, et cesser sans doute d’en confier la responsabilité à la direction de la circulation routière (et de la sécurité qui va avec).

Il faut changer les bases du code de la route, nous dit l’Université

Un bel enjeu pour M. du Crest ? Pour les angles morts la matière est prête ! 

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Compléments

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5 réflexions au sujet de “Angles morts : ça peut durer encore longtemps”

  1. Je n’ai qu’un mot : bravo !
    Et crois me souvenir du poids du lobby des fabricants de poids-lourds, le groupe Renault-Volvo en tête, pour avoir déjà fait repousser il y a pas mal d’années une évolution de la législation européenne (je n’ai hélas pas gardé la source de cette info)

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  2. Ainsi mon frère Hervé, décédé après un horrible comas de plusieurs heures,  » écrasé  » par un camionneur ( notez bien, je ne dis pas par un camion ! ) à l’âge de 25 ans ( ! ) … cela restera, en quelque sorte, « pour rien » ! Je n’ai toujours pas de mots pour qualifier les  » immobilistes  » qui ne font rien pour ce problème. Ah oui, j’oubliais,  » ils  » ,  » elles  » ne se déplacent pas … à vélo.

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  3. Il y a plusieurs années, nous avons organisé une journée de sensibilisation des cyclistes et piétons au risque d’être confronté à un poids lourd : des routiers invitaient les passants à monter dans leur camion pour se rendre compte de l’étendue du champ de vision à partir de la cabine du conducteur. Les angles morts sautaient aux yeux (si on peut le dire !) mais, surtout, il apparaissait que, pour contrôler l’ensemble des rétroviseurs (une dizaine si je me souviens bien), le chauffeur mettait beaucoup de temps. Rien ne vaut une vision directe et la multiplication des rétros, même bien adaptés, reste une solution partielle au problème.

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