Avec « Voyages sellestes » Marthaler nous raconte ses voyages en enfer

Un nouvel ouvrage du célèbre « cyclonaute » Claude Marthaler, aux confins de l’Asie, entre Chine et Russie. Une épreuve terrible sur les hauts-plateaux où les pasteurs connaissent une vie extrêmement rude, et un témoignage fort sur l’emprise des grands empires d’aujourd’hui. Des voyages là où le vélo est rare. Complété le 27 mars.

Vous passerez sur les jeux de mots assez gratuits qui ne sont sans doute qu’un camouflage sur ce qui brûlait les lèvres de l’auteur. Claude Marthaler a un grand amour et il veut le célébrer. Il y a aussi autre chose dans ce gros bouquin de 275 pages, c’est que Claude, bien plus peut-être que cette célébration, magnifie ses voyages terriblement difficiles dans les déserts à 4000 mètres d’altitude de l’Asie centrale. Les montagnes lui « creusent l’âme », il veut se « dépouiller dans le silence ». Il fait exprès de passer là où c’est le plus dur, histoire de se dénuder, se râper… 

La Russie et la Chine rôdent

Ce n’est pourtant pas ça du tout qui rend ce livre essentiel. La vraie raison de le lire réside dans la description des hauts-plateaux de l’Asie centrale, Kirghizistan, Tadjikistan, puis les Pamir, petit et grand, et enfin Tibet. La Russie et la Chine s’y livrent une guerre peut-être feutrée, mais permanente. L’empire soviétique y a laissé des ruines partout, mais aussi de vrais progrès. Elle garde là-bas des bases militaires, histoire de surveiller son pré-carré. Les Chinois se comportent en froids prédateurs, achetant la terre, exploitant des mines, créant discrètement des bases militaires, envahissant le Tibet et le peuplant de Chinois, jetant sa population en prison, transformant le pays de fond en comble. Ils réduisent les Tibétains à l’état de mythe, de vestige du passé, allant même jusqu’à s’habiller en Tibétain pour mieux faire marcher leur commerce… comme ce qui est arrivé aux Indiens d’Amérique, note l’auteur. Le Tibet devient un parc d’attractions. Marthaler nous raconte tout ça, vu en vrai et de l’intérieur, et c’est cela qui nous tire au fil des pages. Claude vit ses voyages comme des purifications extrêmes, mais le vrai sujet du livre c’est l’emprise de la Chine et de la Russie sur ces terres isolées, glaciales, venteuses, et pauvres où survivre est toujours sur le fil. 

Lire ce livre pour savoir

Vous lirez ce livre avec grand intérêt, sans chercher à entrer dans les secrets de l’amour ou du dépouillement de soi, ou des jeux de mots maladroits. Oubliez vite pour vous consacrer à l’essentiel de ce texte. Ce que vous découvrirez de cruauté, et de beauté, suffira à vous empêcher de bien dormir.  

Claude Marthaler
Voyages sellestes
Les montagnes du monde à deux roues.
Editions Génat, décembre 2019. 20 €

Ce livre sur les régions célestes, c’est-à-dire les plus hautes montagnes, a encore une troisième partie : Great Divide, Les Montagnes Rocheuses, Canada, Etats-Unis.
A l’heure où j’écris ce billet je n’ai pas fini de me remettre de mon séjour au Tibet, mais ai déjà commencé à être passionnée par l’Amérique profonde… Rien à dire, le bouquin a beau être épais plus on y avance, plus on y est accroché. J’en recommande absolument la lecture.

Prochaines dédicaces en France : 
Jeudi 19 mars: à 18h30 à Maison de l’environnement, Lyon
Vendredi 20 mars: Salon du Randonneur, Lyonannulé
Samedi 21 mars: à 20h30, Café-Vélo Inukshuk, Chambéry
Site de l’auteur : Claude Marthaler.

PS des 27 et 29 mars : Claude Marthaler m’a reproché d’avoir présenté son livre sans en avoir lu la fin …  Il aurait pu se contenter de me reprocher de l’avoir écrit … mais je lui en donne acte : La fin est tout aussi passionnante que le reste, elle est concentrée principalement sur la Great Divide, une « route » très difficile qui traverse l’Amérique du Nord, du Nord au Sud. Là Claude relève la mode du « Bike packing » et du voyage léger et rapide, parfois même en VTT !!!, mode à laquelle il n’adhère pas du tout.
La dernière phrase du livre est « Aurait-on perdu de vue les vertus fondamentales de santé, de modération et d’émancipation que propose une simple bicyclette ? « Elle clôt un paragraphe sur Ivan Illicht. Il avait raison, nous dit l’auteur, « lorsqu’il suggérait qu’une société énergétiquement durable ne devrait pas dépasser la vitesse maximale d’une bicyclette ».  C’est un thème qu’il avait déjà abordé plus haut : Parlant d’un cycliste de rencontre, il note qu’il n’arrive pas à démarrer son réchaud, et qu’il en filme la scène… « Jusqu’aux rebords du monde, des cyclistes naviguent entre dépouillement et nombrilisme. » Lors de ce dernier voyage en Amérique Claude découvre un peu de ce qu’ont subi les Indiens, traverse des villes mortes, rencontre des personnes magnifiques… et aussi « la sinistre emprise du colosse chinois » sur l’économie. Comme tout bon livre on ne saurait le raconter en entier. Si vous le pouvez, je vous recommande de le lire. 

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3 réflexions au sujet de “Avec « Voyages sellestes » Marthaler nous raconte ses voyages en enfer”

  1. Puisse ce livre contribuer à déniaiser nos contemporains sur la terrible réalité du monde tel qu’il est et à trouver au moins un début de réponse dans le livre de Sebastien Bohler « Le Bug humain, ou Comment notre cerveau nous amène à détruire la planète, et comment l’en empêcher «, présenté sur ce blog le 20 février.

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  2. Dans un autre registre, celui de la fiction, on peut lire les 3 polars écrits par Ian Manook, pseudonyme d’un écrivain « franco-mongol » né à Meudon (92) qui met en scène Yeruldelgger, un inspecteur de police désabusé blanchi sous le harnais, et son pays, la Mongolie, tiraillée entre traditions et « modernité », Chine et Russie, honneur et trafics en tous genres.

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    • « En 2013, il signe du pseudonyme de Ian Manook un roman policier intitulé « Yeruldelgger ». Les aventures du commissaire mongol éponyme lui ont valu pas moins de seize prix dont le Prix SNCF du polar 2014. » Babelio.

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