Le coup de pouce vélo à 50 € n’est pas un cadeau pour tout le monde

Elisabeth Borne a beau déclarer que le coup de pouce est un grand succès, ce n’est pas vraiment ce qui ressort des témoignages recueillis pendant ces deux premières semaines. Les journaux, les mécaniciens ayant répondu au questionnaire des Cycles Romé, les messages sur les réseaux sociaux ou les témoignages recueillis au guichet vont presque tous dans le même sens.

Certes ils se sont inscrits en masse, ils ont eu leur dimanche soir (3 mai, la veille de la réouverture pour beaucoup…) pour ça. Mais ensuite ils ont regardé la procédure et ont commencé à s’inquiéter. Cela allait prendre 15 à 20 minutes pour chaque client. Il faudrait calculer le prix hors taxe, téléverser la facture, photographier le numéro du cadre sous le pédalier, retenir le client jusqu’à ce qu’il reçoive par texto le code, le rentrer… et merde. 

Vendredi soir, soit au 5ème jour de l’ouverture à la clientèle, sur 3200 réparateurs inscrits1, 1336 réparateurs avaient envoyé 9634 factures (11 000 selon le président). C’est un monde de petites entreprises. En 2013 selon l’ANFA 43% étaient constituées d’une seule personne et 40% avaient 1 ou 2 salariés.  

Mais sur les réseaux ça se déchaine. Un tel raconte que les codes ne sont jamais arrivés, un autre qu’il ne peut y consacrer autant de temps. Une mécanicienne d’une grande surface multisport a failli pêter les plombs entre clients impatients et clients furieux. Un troisième s’aperçoit que SFR ne passe pas chez lui, son client repart pour lui envoyer le code, mais le dossier est périmé en un quart d’heure. Dans les ateliers associatifs, certains se voient obligés de se mettre à la wifi, ce qu’ils avaient bien juré de ne jamais faire. L’usage du smartphone pose un problème de sécurisation des données, est-il plusieurs fois relevé. 

Les petits mécanos ont bien essayé, et souvent ont laissé tomber dès le mardi2. De toutes façons ce n’était pas la bonne période pour eux, au débotté de la réouverture et avec la queue sur le trottoir ! Certains gros réseaux n’ont même pas essayé et se promettent de regarder l’affaire cet été, peut-être. Par contre les auto-entrepreneurs, qui ne sont pas assujettis à la TVA, peuvent faire bénéficier leurs clients d’une facture de 0 €, nous explique Cycleadom, réparateur ambulant en Aquitaine. 
Une semaine après le début et ses très nombreux couacs, les mécaniciens n’ont pas touché leur remboursement, contrairement à ce qui avait été promis. Ce sera 3 semaines, si le dossier est validé… Rappelons que depuis 2 mois rien n’est rentré dans la caisse.

Dès le 9 mai CyclesRomé avait pris contact avec Isabelle et le vélo. Ils ont un questionnaire (voir ici), mais ne savent pas trop comment le diffuser. En 5 jours ils récoltent 32 réponses, et deux rendez-vous, avec le député et avec la chambre des métiers. 

A qui la faute tout ça ? A la précipitation, bien sûr. Au choix d’un opérateur (la Fub) dont ce n’est pas le métier. Son système Alvéole est fait pour gérer des contrats entre partenaires institutionnels, la peur de la fraude a fait miser sur un système extraordinairement verrouillé, et fait porter le risque sur des artisans traditionnels qui n’ont pas l’habitude de ces mécanismes.

La profession s’organise …

Alors la débrouille commence à apparaître. L’un déclare qu’il facture le temps passé à facturer. D’autres rédigent et envoient la facture dès réception du vélo. La Fub suggère aux ateliers de se faire rembourser la remise en état des vélos qu’ils vendent. Par quel tour de passe-passe comptable peut-on se faire rembourser un travail que l’on fait sur sa propriété ??? Finalement si les factures sont à 50 € en moyenne, il ne faut pas s’en étonner.

A qui ça profite ?

Qui s’en sort de cette histoire ? Ceux qui ont l’habitude de manier les outils électroniques, sans doute, comme les réparateurs mobiles. D’ailleurs l’un ajoute encore 10 € aux 50 €, alors que la prix moyen de ce qui a été facturé est de 50 € selon Repair and Run qui m’en avait donné l’information : « Nous avons beaucoup de clients qui sortent leur vélo de leur cave, ce qui montre que le dispositif est efficace. Les 50€ sont donc souvent atteints, puisqu’il s’agit de révision complète et changement de pièces d’usure. Nous avons 5 à 10 fois plus de demandes qu’habituellement et nous avons recruté et sommes en mesure de réparer deux fois plus » me dit encore le patron.

Les autres parlent d’usine à gaz. Ceux qui abandonnent le font en regrettant de ne pouvoir offrir cette réduction à leurs clients fauchés. Mais de toutes façons ceux-ci n’ont pas de smartphone, et le patron ne pourrait ni prendre plus de clients ni recruter, la taille des locaux l’empêche même d’y penser.  

Alors les choses vont peut-être se calmer, l’inscription des clients en amont devrait enfin être opérationnelle la semaine prochaine, les mécanos finiront souvent par se faire une raison. 

Clients ou mécanos sans téléphone portable, ou sans bonne connexion, ou sans trésorerie, n’en profiteront pas. Les autres finiront par trouver comment ne pas y perdre. C’était une bonne idée, dit-on partout, mais avec un système complètement inadapté. Beaucoup souhaitent son évolution.

Notes

  1. 3200 réparateurs inscrits sur le site, c’est la quasi totalité d’entre eux, selon la ministre. En 2013 on comptait 1970 magasins de cycles en France, selon l’ANFA. Il faut leur ajouter les ateliers associatifs.
  2. Le 22 mai je comptais chez moi 5 ateliers encore opérationnels officiellement, sur 15 enseignes. Sur ces 5 l’un affichait 2h30 de queue, et l’autre ne prenait plus aucun forfait 50€ avant fin juillet…
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10 réflexions au sujet de “Le coup de pouce vélo à 50 € n’est pas un cadeau pour tout le monde”

  1. Encore un bel exemple de bureaucratie! Le rapport coût-efficacité de cette mesure démagogique doit être démesuré. Il aurait été préférable de consacrer ces 20 M€ à financer quelques tronçons manquants des itinéraires des véloroutes et voies vertes. Heureusement, il y a la Loire à vélo sur 800 km.

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  2. Je travaille dans un magasin de vélo… Nous jouons le jeu, nous perdons notre temps. Depuis le 11, le téléphone sonne en continu (innombrables interruptions, autant d’entraves au travail efficace et appliqué). Alors oui, l’atelier est plein, notre planning bouclé pour le mois à venir, mais nos clients de plus en plus mécontents.
    Sans parler en effet du coup de poker que représente l’opération : quand serons nous remboursés ? Pour l’instant, rien en vue.
    Jusqu’à quand durera réellement l’opération ? Annoncée pour l’instant jusqu’à la fin de l’année, que se passera-t-il lorsque l’état aura vidé l’enveloppe ? Que dira-t-on alors aux cyclistes qui n’ont pas été servis dans les temps ?

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    • 20 000 réparés ont bénéficié du forfait, nuance. Parmi eux combien auraient été révisés de toutes façons ? Et surtout combien sont sur le petit-coin dès le lendemain? Peut-être pas beaucoup, j’en conviens car je n’en sais rien. A-t-on mis en place un suivi? Sûrement pas. Plus grave: Les mécaniciens y trouvent-ils leur compte? Pour l’instant pour beaucoup c’est négatif : Trop de clients, trop de paperasse, trop d’appels téléphoniques, travail mal fait, épuisement nerveux, incertitude sur le paiement alors qu’ils n’ont plus de trésorerie, et mécontentement des clients…

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      • A la lecture du blog et des commentaires, je me dis qu il aurait fallu ne rien faire. Comme ça pas de paperasses, pas de clients pas de coup de fil, pas de reparations de vélo !!!
        Donc quand on fait rien ça va pas, et quand on fait ca va pas ! C est un peu exasperant…. laissons le temps au temps pour que chacun trouve une organisation et oui l Etat va pas donner 20 millions d euros sans justificatif…

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        • Pour bien comprendre votre remarque, avez-vous été cliente? Etes-vous mécanicienne ? Ou adhérente d’une association Fub? Membre bénévole ou salariée d’un atelier participatif? Bref, quelle est votre participation au dispositif ? Ou bien êtes-vous fonctionnaire au ministère de l’Environnement, comme je viens de le trouver ? Merci. Pour rappel la nature du programme n’est généralement pas critiquée, seulement sa mise en oeuvre.

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        • A la lecture du blog et des commentaires, moi je me dis qu’il aurait fallu faire, mais bien faire. Comme ça pas de paperasses, mais plein de clients et de réparations de vélo !!!
          Quand on fait mal il faut accepter que cela soit dit et écrit, en particulier sur un blog qui ne manque jamais de dire ce qui va bien. C’est un peu exaspérant certain·e·s fonctionnaires (heureusement pas tou·te·s, loin de là) qui n’acceptent pas qu’on pointe leurs manques et/ou erreurs !

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  3. Dans ma bonne ville d’Orléans, je constate sur le site de l’opération que la seule boutique de centre-ville (Cyclable) ne participe pas à l’opération. Il faut dire qu’en temps normal il faut déjà prendre les rendez-vous d’entretien une grosse semaine à l’avance. J’imagine qu’avec la sortie du confinement c’est encore pire. Et quand on sait que l’activité de l’atelier ne représente qu’une part infime du CA de la boutique, on comprend pourquoi la boutique n’a aucun intérêt à rejoindre ce dispositif.

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  4. Je trouve la mesure bénéfique malgré les couacs et le temps à passer.
    J’espère que la FUB et son prestataire technique pourront vite améliorer les choses car 10 à 15 minutes par vélo (ce que j’ai compté chez mon vélociste où j’avais déposé 2 vélos) c’est trop.
    Sur le système et la procédure, le choix aurait pu être fait d’un remboursement à réclamer par le client, pour alléger la charge du vélociste. Les plateformes de l’agence des paiements ou de la prime à la conversion auraient-elles pu servir de modèle?

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  5. Franchement nous, association La Roue-Libre sur Le Havre, on subit la mise en place à marche forcéemais le carnet de RDV est plein. On a remis en état 200 vélos en 10 jours grâce à nos salariés et nos bénévoles.
    Le problème de la précipitation et de l’impréparation n’est pas que le fait et le problème d’Alvéole. Il résulte surtout de la manière dont le gouvernement gère le déconfinement et met tout le monde sous tension avec un calendrier intenable. En fait, c’est comme cela dans tous les domaines professionnels qui redémarrent avec le déconfinement : Personne ne peut actuellement tenir les délais imposés – notre système post-COVID est inadapté et tous les ministres, comme les patrons, font comme si rien n’avait changé !
    Nous sur le terrain on fait de la pédagogie auprès des adhérents, on bidouille des solutions face aux inadaptations du protocole. On invente les chèques de caution pour que les salariés à vélo puissent reprendre leur vélo avant que l’on soit payé, on propose des vélos de prêt pour les plus pressés.
    On ne va pas se le cacher, ce dispositif est une aubaine pour la survie de nos assos, mais à quel prix ? Quand on songe que ce sont les mêmes assos membres de la FUB qui font des réunions en visio avec les collectivités et les adhérents pour proposer de nouveaux aménagements temporaires tactiques sur leurs communes !
    Il faudra certainement que la FUB en tienne compte : tout le monde mouille le maillot, au national comme au local !

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