Les élus agissent pour la gloire, nous montre un étudiant

Louis XIV (Nicolas-René Jollain © Getty)

Comment obtenir des élus ou des services qu’ils fassent ce que vous leur demandez ? Certainement pas en cherchant à les persuader de la justesse de votre demande, encore moins en tentant de faire pression sur eux. Le ressort majeur est plus personnel, nous montre Thibault Carcano dans un travail réalisé à Sciences-Po.

Thibault Carcano, dans son mémoire de master à Sciences-Po, se penche sur l’histoire des « rues nues » (c’est-à-dire sans signalisation) en France et nous dévoile quelques uns des facteurs qui déclenchent les innovations sur un territoire. Il s’est demandé comment s’était propagée cette innovation, c’est-à-dire qui avait copié qui. Il s’est ainsi presque livré à un examen psychologique de l’acte de décision dans le monde politique local, de la commune à la région.

Tout cela va s’articuler autour des thèmes ci-dessous,  à peu près dans cet ordre : 

  • Concurrence entre Villes
  • Personnalisation de l’action
  • Rôle des circonstances
  • La reconnaissance symbolique
  • L’humanité, finalement.

Les villes-soeurs dominantes

Ce mémoire commence par s’intéresser à Nantes et Bordeaux, en constatant leurs similitudes (géographiques, historiques, sociologiques…). Bordeaux avait copié Nantes, sans pourtant la copier. Les deux ont retiré de nombreux feux mais Bordeaux a rétabli la priorité à droite dans les carrefours pendant que Nantes créait les rond-points urbains, ceux dont Samy Guyet nous a parlé ici (avec la piste bi-dir) mais aussi une multitude d’autres. Ce sont les « rues nues ». Les deux villes se font concurrence et certainement pas allégeance.

Cependant c’est Abbeville qui avait commencé. A partir de 2010, elle a entièrement supprimé les feux de croisement. Personne n’en parle, remarque Thibault Carcano.  

Que se passe-t-il chez les Gaulois ? 

Le programme Ville plus sûre, quartiers sans accidents (1984 – 1991) aura été une grande époque pour les expérimentations. Sa fin prématurée nous interroge. Th. Carcano l’attribue au manque de relais politique local et aux objectifs qu’il affichait en matière de réduction des vitesses des camions et automobiles, ce qu’aucun élu ne voulait assumer alors. Vécu comme importé de Paris, sans appropriation locale, cela ne pouvait marcher.

Aujourd’hui, faute de forte impulsion de l’Etat, ce sont les programmes européens et leurs financements qui ont tiré les villes vers le renouvellement de leurs pratiques, mais aussi la concurrence entre elles et avec l’étranger. 

Du rôle de la concurrence entre Villes

Pour Carcano c’est bien la concurrence à l’international, pour les congrès, les industries, les meilleurs cadres d’entreprise ou le tourisme, qui a poussé les villes à soigner leur espace public. C’est une course à la reconnaissance et à la différenciation, pour faire des rentrées d’argent. Plus une ville est prestigieuse plus elle fait envie, et plus elle est copiée, et visitée; plus elle aura de congrès et salons, et plus elle attirera de cadres. Les villes dominantes ne demandent que ça ! Cela est vrai dans tous les domaines. Il y a quelques jours on apprenait (La Provence, 9 janvier 2021) que Marseille voulait devenir « un modèle européen » pour l’agriculture urbaine, et qu’elle allait être la seule ville française du projet européen Cities2030. Donc Paris va relever la tête. 

Le JDD, 2019 – Paris-capitale ou Paris bonne pour les cyclistes ?

Ni Abbeville, ni Epinal, ni même Metz, ne sont jamais citées ni copiées, alors que ces deux dernières  « sont des chef-d’oeuvre » selon ce que rapporte Carcano de notre conversation. Aucune ne fait envie, probablement.  

De l’image qu’ont d’eux-mêmes les élus et fonctionnaires

J’ai donc compris que l’adoption de bonnes pratiques relève largement du péché d’orgueil de la part des élus. Se distinguer, ou faire comme … Paris, Amsterdam, Copenhague … Mais je n’oublie pas les travailleurs de l’ombre, ces fonctionnaires qui arrivent parfois à agir « dans les marges » et s’y découvrir un certain pouvoir. Au moins leur miroir leur renvoie-t-il une bonne image d’eux-mêmes. 

D’ailleurs localement on doit souvent les bouleversements à un tandem, comme celui constitué à Nantes par le maire, Jean-Marc Ayrault, et l’ingénieur, Yan Le Gal. On a beaucoup parlé de ces deux-là, et moins des lorientais Serge Morin, l’adjoint, et Jean-Michel Herry, le directeur des services techniques, ou de Michel Deronzier, ingénieur à Chambéry. Ils ont pourtant, et bien avant, transformé de façon audacieuse et remarquable leur ville ou leur centre-ville. Seuls quelques fanatiques sont au courant. 

La fenêtre de tir

Le progrès est souvent attribué à une seule personne, experte et tenace, à la longévité locale importante ainsi que je viens de l’évoquer. En réalité, selon Thibaut Carcano, il faut en effet qu’une personne accepte de se faire le porte-étendard de la mesure et d’en devenir « le visage » (et les élus ou cadres des services techniques sont souvent les mieux indiqués pour cela, concède-t-il) mais, pour autant, la mise en oeuvre effective de la mesure nécessite le concours d’une multitude d’individus, et d’ « une fenêtre d’opportunité ». En résumé, personne ne décide seul et une bonne décision ne peut être prise que si c’est pile le bon moment.
Il faut l’idée, il faut son acceptation et la décision de faire, et il faut sa réalisation, et la qualité de sa réalisation. L’idée est bien première, mais sa valeur ne vient qu’avec sa concrétisation. Il est donc utile d’avoir repéré qui était la personne qui emportera la décision, mais cela peut ne pas suffire. 

La reconnaissance est toujours symbolique 

Mais c’est bien la concurrence qui semble jouer le plus grand rôle, avec le désir de se distinguer. Il peut y avoir aussi le plaisir de susciter la reconnaissance, ou de laisser une trace. 

Les villes n’innovent que si leurs édiles y trouvent un intérêt, nous montre Thibault Carcano, et, j’ajoute, s’ils peuvent s’approprier les projets, ce qui veut dire la même chose. Faire plaisir aux citoyens ou viser la reconnaissance éternelle, se percevoir comme ayant produit l’évènement unique ou déterminant, tout cela c’est rechercher une récompense symbolique directement liée au résultat. C’est créer la légende, quelle qu’en soit l’envergure.
Ce n’est pas pour l’argent que l’on devient Président de la République, c’est pour être Président. Mais avoir réussi de grandes choses, ou y avoir participé, sans qu’en découle de notoriété, est source de frustration, quelquefois même de rancoeur, que ce soit en politique ou en aménagement pour ce qui nous concerne. Bref, on le fait pour un tas de raisons honnêtes et même altruistes, mais ça va toujours mieux avec de la reconnaissance. C’est bien pourquoi certains de ces hauts personnages ont pris la peine de publier leurs mémoires1

Visite de l’association Rue de l’Avenir. Michel Deronzier (au centre) fait visiter ses rond-points où les piétons peuvent passer partout. Son oeuvre est très novatrice et n’a pas eu du tout la notoriété qu’elle devrait avoir.

Rares sont les élus qui n’éprouvent pas le désir de marquer leur époque, et d’avoir de bons articles. 

Il est agréable d’être le maire d’une ville prestigieuse qui fait envie. Partout prévaut la tentation de copier une ville perçue comme plus puissante, sans s’interroger sur l’opportunité réelle de ce qu’on importe, ainsi que l’a encore montré Thibault Carcano et que le montre souvent ce blog, ne serait-ce qu’entre les lignes. La province copie Paris et Paris copie Copenhague ou Amsterdam … La France copie l’Autriche, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Suisse, ou du moins s’en inspire, selon Carcano. Pour moi Paris devrait s’inspirer de Barcelone ou de Bâle au moins autant que d’Amsterdam. Mais certains pays mettent plus de moyens que d’autres pour faire connaître leur qualité de vie, afin d’attirer les meilleurs cadres ou chercheurs et susciter du tourisme. 

Ponctuellement des ressorts plus modestes, mais similaires, peuvent jouer. Je me souviens de l’acceptation quasi-immédiate et enthousiaste, au cabinet du préfet de police de Paris, de la fermeture des berges de la Seine pour un dimanche de 1994. C’était pourtant un gros morceau, deux voies express structurantes en plein coeur de Paris, un tabou à faire sauter … J’ai toujours pensé que c’était le fait de s’imaginer « en être », avec les enfants de surcroît, et sans doute aussi de pouvoir le raconter, qui a fait basculer l’affaire. L’évènement promettait d’être grandiose. Je me souviens aussi de l’enthousiasme avec lequel Edouard Frédéric-Dupont, alors maire du 7° arrondissement de Paris, avait salué notre proposition (l’idée venait de Michel Hareng) de transformer le passage piéton sous le pont d’Iéna (face à la tour Eiffel) en la première piste cyclable utile de Paris. Evidemment, c’était lui M. Frédéric-Dupont qui avait obtenu ce passage, avant guerre, lequel ne servait plus à rien depuis la couverture des voies du chemin de fer (aujourd’hui RER C) à cet endroit  pour en faire une promenade ! Donc nous allions réhabiliter son oeuvre. Ce fut inauguré le 19 mars 1994, date que l’on peut considérer comme celle du début de la politique cyclable parisienne.

Et moi alors, pourquoi aurais-je passé ma vie à m’activer pour le vélo ? Un peu par réactivation de bonheurs liés au vélo, beaucoup à cause de tout le fatras qu’on met sous le terme de « passion », un peu pour la sensation d’être à l’origine de « premières », même si je suis presque la seule à le savoir2, ou d’actes ayant débloqué des situations, à commencer par la piste du pont d’Iéna (et d’avoir obtenu que ses seuils soient à zéro, ce qui ne se faisait jamais à l’époque. Personne ne le sait !). Et pourtant une de mes plus belles récompenses aura été une main serrée en public avec ces mots « tout ça c’est grâce à vous, Isabelle », ou des applaudissements et messages de félicitations pour le congrès Velo-city de Paris, bien au-delà du fait de gagner ma vie. Péché d’orgueil, si l’on veut se raccorder à cet article. Image de soi en tous cas, récompense symbolique indispensable. Les responsables des affaires publiques ne sont guère que des humains. 

Les responsables ne sont que des humains

On sait d’ailleurs depuis longtemps que les responsables, politiques ou autres, voient la réalité depuis qui ils sont, pas avec les yeux de leur interlocuteur. S’il roule en camion il posera les panneaux très hauts, s’il est motard il pensera d’abord à leurs problèmes, si elle est cycliste elle aura du mal à plaindre les automobilistes… S’il est un homme mûr il ne pensera jamais à la nounou et sa poussette double, ni aux personnes âgées, chacun voit midi à sa porte et a du mal à comprendre les autres. On sait aussi que, s’ils ont conscience des décisions à prendre, les élus n’imaginent pas que les citoyens puissent avoir des pensées aussi courageuses qu’eux. L’épisode récent de la Convention citoyenne le montre bien, les représentants citoyens ont été même plus loin que le gouvernement. Qui l’aurait pensé avant ? Chacun est et reste sur sa logique.

Hélas, pour certains politiques la récompense est surtout dans le titre, la déférence qui l’accompagne, et le plaisir de s’écouter parler. D’être dans le fauteuil, finalement. De ceux-là vous n’obtiendrez pas grand’chose. Des autres vous pouvez tout attendre, à condition de bien vous y prendre. Repérez donc le ou les élus qui sont prêts, et ont besoin d’être appuyés. Soyez à l’écoute ! 

Ce que Thibault Carcano a découvert, croyant parler des « rues-nues », c’est des mécanismes à l’oeuvre dans l’action publique. Ces mécanismes sont les mêmes que ceux qui sont présents dans de nombreux secteurs d’activité. Concurrence et image de soi, principalement. Paresse et surface sociale, si vous vous référez au livre Le bug humain. L’humanité la plus archaïque, finalement. A cela j’ajoute cette question : Qui parle, qui est-elle ? A qui parlez-vous ? Que cherchez-vous vraiment à obtenir ? 

Ceci n’est qu’une ébauche qui m’a été inspirée par le travail de Thibault Carcano. Je pensais en publier un résumé et donner le lien vers l’étude complète, mais cela n’est pas pratiqué à Sciences-Po. Thibault a alors accepté que je le présente avec mes commentaires, et ça a donné ce texte. Mon apport est le fruit de pas mal d’années d’expérience, dans presque toutes les situations évoquées. Ce n’est pas un travail scientifique, il faut le prendre plutôt comme un témoignage incomplet.

Hors-sujet ?

Humour ou réalité ? Je ne suis pas sûre de la portée de cet article sur Marseille, Une grande ville mais une petite marge de manœuvre. Le dernier paragraphe, peut-être, vous l’expliquera. 

En plein dans le sujet

Cet article est en pleine résonance avec celui de Frédéric Héran dans Actu vélo cité dans la dernière revue de presse de ce blog : Déconstruire les représentations des élus et des techniciens. On ne lit jamais assez sa propre revue de presse !!! (ajout du 14)

Un petit rapport

  1.  Parmi les mémoires de personnes publiques ayant joué un rôle très important je vous recommande : 
    Michel Bigey, Les élus du tramway, mémoires d’un technocrate. Lieu commun, 1993. Comment et pourquoi les tramway sont réapparus en France. Quelles motivations de la part des élus? Qui a copié qui ? Ce livre est une véritable radioscopie du Mal français, nous dit l’éditeur. Un livre plein de péripéties cocasses et incroyables. La décision de créer un tramway répond à des ambitions assez lointaines du souci de transporter des gens… 
    Michel Duchène. Il fit tandem avec Alain Juppé à la mairie de Bordeaux sur les questions urbaines. Son livre La grande métamorphose de Bordeaux est lui aussi passionnant. L’aube, 2018.
    Jacques Fournier, Itinéraire d’un fonctionnaire engagé, Dalloz, 2008. Pour nous il fut le premier et toujours unique P-DG de la SNCF qu’on croisait sur son vélo et qui voulait réintroduire le vélo dans les trains. Il fut aussi secrétaire général du Gouvernement sous Mitterand, et président de Gaz de France, parmi de nombreux postes de premier plan. Un récit de la façon dont sont prises les décisions au sommet. La période SNCF occupe une centaine de pages, sur plus de 500.
  2.  Dans le genre ignorance, on a vu grand ces derniers jours. Christophe Najdovski s’entretient avec Bilook pour un podcast. Ch. Najdovski a été adjoint parisien aux déplacements, dont le vélo, de 2014 à 2020, et est président de la Fédération européenne des cyclistes.
    Ils réfléchissent ensemble : MDB existait peut-être déjà au milieu des années 90 ? (Le MDB a été créé en 1974 !!!) Les couloirs de la mort, ils ont dû être créés en 1990 (Les couloirs de courtoisie ont été créé en 1982 par Jacques Chirac, alors maire de Paris). C’est y pas beau, ça ??? En fait c’est assez courant, l’un comme l’autre ignorent tout de ce qui a pu se passer avant leur naissance… L’élu est né en 1969.
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6 réflexions au sujet de “Les élus agissent pour la gloire, nous montre un étudiant”

  1. Merci pour cet article intéressant.
    Tout cela est aussi une question de rôle.
    L’association pointe les problèmes et peut aller jusqu’à suggérer des solutions.
    Le technicien, le chargé de mission ou le bureau d’études détaille les différentes solutions (avantages / inconvénients) et dit parfois sa préférence.
    L’élu décide de choisir telle ou telle solution (y compris souvent celle de ne rien faire). Il est ensuite normal qu’il s’attribue seul le mérite de la solution choisie si elle s’est révélée concluante, car il a pris un risque. En revanche, il n’est pas normal qu’il attribue un échec à d’autres personnes (une association ou un technicien qui a préconisé la solution). Et il est tout de même plus élégant de sa part de remercier les techniciens et responsables d’association de l’avoir aidé à prendre la bonne décision.

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  2. Merci, Isabelle, d’avoir cité l’action de Serge Morin à Lorient. Je l’ai bien connu, de 2001 à 2008, au Bureau du Club des Villes Cyclables, où j’ai pu découvrir tout ce qu’il faisait depuis longtemps dans sa ville pour mettre en place des aménagements cyclables malins et pérennes. Et vraiment efficaces. Et en plus, toujours prêt à partager son expérience… et vraiment sympa!

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