Contournement routier de Rouen : Département et Région s’allient pour forcer la main à la métropole

Comme annoncé peu avant, et même juste avant sur Francebleu, par Bertrand Bellanger, son président, le Département de Seine-Maritime a avalisé ce matin la décision de doubler sa contribution au projet de création d’un contournement de Rouen par l’Est. Cette participation s’ajoute à celle qui avait été décidée en janvier dernier et la portera à 40 millions d’euros.

La Région Normandie a aussi fait le même geste, avec une rallonge de 48 millions votée également en janvier dernier. Le Département de l’Eure ne participera pas1 mais l’essentiel du sujet c’est que la métropole de Rouen ne veut pas d’autoroute de contournement. On le lui a assez reproché ce matin, l’accusant de renier sa parole alors qu’elle n’avait rien voté semble-t-il.

C’est son nouveau maire, le socialiste Nicolas Mayer-Rossignol, qui a pris la tête de ce refus, qui aura été qualifié de magouille électorale avant les élections départementales et régionales qui s’annoncent, reproche retourné d’ailleurs.

Un certain nombre d’élus dans l’assemblée départementale s’y ont opposés eux aussi, pour des raisons d’environnement et de qualité de la vie, et, rappelant que ce projet relève de l’Etat, parce qu’il y a mieux à faire avec 18 millions d’euros. Entretenir les collèges, s’occuper de la solidarité, redonner des bourses aux lycéens, conforter les berges de la Seine contre les inondations de plus en plus fréquentes, leur paraissent relever davantage du rôle d’un département, lequel jusqu’ici aurait souvent opposé un manque de fonds pour refuser d’augmenter ses dotations. Il serait même utile de mieux doter les pompiers, de renforcer la sécurité de la zone industrielle, en zone Seveso, et d’aider les victimes des deux récents accidents industriels, de Lubrizol et de Normandie logistique.

Le tracé publié par l’association Effet de Serre, Toi-Même (ESTM)

Quant à l’utilité de cette autoroute elle ne fait pas l’unanimité. Certains y voient du développement économique pour le port et le raccordement aux grands courants internationaux. Peu croient cependant que les embouteillages en seront diminués puisqu’elle sera à péage et concédée à (j’ai dû mal entendre) qui se retournera vers l’Etat si la rentabilité n’y est pas. Si c’est pour aider l’industrie, on ne voit pas toujours de bonnes raisons non plus d’aider à l’implantation d’un entrepôt d’amazon. La voie d’eau et le fret, surtout, ont paru de meilleurs choix que la route. Pour l’environnement le président a notamment évoqué la véloroute de la Seine, et pour les mobilités plus locales il a obtenu l’unanimité, un peu plus tôt dans la séance, sur le fait de passer les 6 bacs sur la Seine au GLV. Le vice-président Bazille a affirmé que l’on pouvait faire une route de cette taille tout en veillant à l’environnement.

18 millions pour 780 ou 790 mètres d’autoroute c’est beaucoup a-t-il été relevé à plusieurs reprises. C’est aussi 5 fois le prix du renouvellement urbain des Hauts de Rouen. Et si ce n’était que ça. Un élu, M. Delesque, a indiqué que pour que cela ait un intérêt il faudrait passer tout le linéaire à 130 km/h. Il ne voit dans ce tronçon qu’un futur itinéraire-bis à utiliser en dépannage, d’autant que la voisine, la région d’Ile-de-France, aurait elle aussi renoncé à payer pour une route vers Mantes-la-Jolie, donc la Normandie. 

Une histoire plus ancienne que la plupart des élus eux-mêmes

Cette affaire date de plus de 60 ans. Une nouvelle route devait relier les ports de Paris et du Havre via Rouen. La capitale normande devait rayonner vers les principales villes normandes ainsi que vers les villes nouvelles du Vaudreuil et de Cergy-Pontoise, et mettre Rungis en ligne directe. On en parlait déjà en 1960 dans la préfiguration du Grand-Paris, date à laquelle un certain nombre des décideurs normands actuels n’étaient même pas nés. Cela s’inscrivait dans un SDAU qui voyait Rouen sur l’axe Caen-Bayonne, puis Le Havre-Paris. Une autre autoroute a été réalisée depuis et de toutes façon ce grand mirage s’est évanoui. 

Tout cela tablait sur une croissance démographique qui n’est jamais venue et une euphorie économique qui ne viendra plus. Surtout, relève le site Contournement-est, on a laissé les entreprises s’éparpiller partout. 

Tout s’effrite en 1973, lors du premier choc pétrolier, mais en 2014 on rajoute l’idée d’un aéroport international, qui ne verra pas le jour lui non plus. D’ailleurs une semaine après la ligne aérienne Rouen-Lyon rend l’âme faute de clients… 

Les épisodes auront été nombreux, le projet est relancé avec pour objectifs d’assurer une bonne desserte de Rouen tout en la sauvant de l’engorgement, puis coulé par Bruxelles en octobre 2012. « Ce fut un coup d’arrêt à ce projet pharaonique qui visait à assurer une bonne desserte du port de Rouen et favoriser son développement ainsi que celui des activités logistiques associées, et la périurbanisation des activités logistiques, commerciales et tertiaires. » nous dit le site Contournement est. 

Liaisons internationales de haut vol ou simple évitement du centre-ville? 

Le projet finit donc par être enterré, mais il ressort très peu de temps après, à la fin du mois d’octobre 2012, au moment de l’effondrement du pont Mathilde, victime de l’incendie d’un camion en contre-bas. Pourtant la vie reprend très vite, on retrouve des piétons et des cyclistes un peu partout, les automobilistes se dispersent et une partie du trafic s’évapore, comme partout en pareille circonstance. Le Département décide, à rebours des évidences, de le re-construire2.

En 2014, la Commission nationale du débat public organise 9 réunions publiques, entre le 2 juin et le 12 juillet. On ne parle plus d’amélioration de la desserte du port, de logistique et de desserte des ZAC en zones périurbaines, le projet fait dorénavant la part belle à l’évitement du trafic de transit. Mais la CCI parle toujours d’urgence économique, d’axe Calais-Bayonne, d’accès (pourtant déjà réalisé) aux plateformes multimodales sur la Seine, etc. toujours selon la même source.
Est-ce que le problème principal n’est pas que l’on ne sait plus pourquoi on veut faire cette pharaonique route ? 
Lors de ce débat les Rouennais ne se mobilisent pas beaucoup. Dans l’Eure, par contre, les élus ont été confrontés à la contestation unanime des habitants3. 

Ce matin du 8 avril 2021 le Département de Seine-Maritime a avalisé la décision de doubler sa contribution à ce projet. Le scrutin a donné 38 (2 de plus que la majorité politique) Pour et 31 Contre, et une abstention. La contribution départementale atteindra 40 millions d’euros, presqu’autant que celle de la Région. 

Le seul problème c’est que la décision de faire relève de l’Etat, qui a déclaré ne pas vouloir agir  dans le dos des élus. Or la communauté urbaine de Rouen n’en veut pas. Si ce projet ne se fait pas, elle pourrait le payer d’une autre façon. Ainsi certains ont-ils été jusqu’à évoquer des rétorsions financières !  

Pour regarder la séance de ce matin aller sur le site du Conseil départemental.
Merci au rédacteur en chef de Francebleu Normandie qui a suivi la première session en entier, ce qui m’a donné l’envie de suivre la seconde.  


Qui veut gaspiller des millions ? Les réactions ne se sont pas fait attendre, notamment du côté de l’association Effet de Serre Toi-Même

  1. Un site syndical résume bien l’affaire avec pour titre Après la Région, le Département 76 veut CONTOURNER la Métropole ! « La Métropole, conformément а ses engagements électoraux, s’est retirée du financement de l’autoroute а péage A133-134 – faussement dénommée “Contournement Est”.  Mais la Région et le Département ont alors décidé de balayer ce choix démocratique validé par les élections municipales : la Région a déjа voté une rallonge de 48 millions le 15 février et le Département va augmenter sa contribution de 22 а 40 millions lors de la session de vote du 8 avril prochain ! Pour rappel, le Département de l’Eure et plusieurs communes concernées par ce projet ont fait savoir leur ferme opposition. »
  2. Frédéric Héran est venu en janvier 2018 expliquer que « L’évaporation du trafic existe bien, quoi que vous en pensiez » et donnait de nombreuses sources. Le cas du pont Mathilde était la cause de cette invitation et y a été largement commenté, conséquences de sa fermeture en particulier.
  3. L’essentiel des informations historiques vient du site Contournement-est.
Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire