L’enfer du numérique, un enfer sans nom ni lieu

En très peu de temps nous en sommes devenus totalement dépendants, comme d’une drogue et comme d’une dictature.
L’auteur de La guerre des métaux rares récidive, passant de la mine au stockage et aux déplacements des données, pour finir sur l’usage qui en est fait. La crise environnementale en est incroyablement aggravée, et non allégée comme d’aucuns voudraient nous le faire croire.
Le livre L’enfer numérique nous emmène en enfer …

Aucun secteur d’activité d’importance n’y échappe, presque toutes nos activités quotidiennes, et presque tous les membres de la population, que ce soit pour les affaires ou les achats, ou que ce soit pour s’amuser ou au titre des relations sociales.

Le numérique a de nombreux défauts majeurs, nous montre Guillaume Pitron: 

Il consomme du terrain, de l’eau et de l’électricité
Il nous rend fous d’immédiateté
Il nous manipule.
– Il est une agence mondiale de surveillance.
Il décide à notre place, et pourra même prétendre sauver le climat tout en nous ignorant. 

D’abord les data-centers. Ce sont eux, le fameux « cloud », ils s’installent en pleine ville, sont moches, ils pompent eau et électricité, elle même décarbonée si on y tient, c’est pour faire croire. On a vite pris l’habitude que soit disponible à n’importe quelle heure n’importe quelle vidéo de votre toutou. On sait moins que la principale activité de ces centres de données, en volume, est la conservation de … tout ce qui leur passe entre les pattes. Vos géolocalisations et vos recherches d’hôtel comme les engueulades de votre pseudo-chèfe. Un jour ça peut servir. A se retourner contre vous. Ou à rien. 

Non le digital n’est pas « dématérialisé », bien au contraire. Jamais nous n’avons été aussi dépendants d’une telle infrastructure, faite d’énormes bâtiments archi-sécurisés, de câbles au fond des océans, dont la durée n’excède pas 25 ans et qui peuvent lâcher, de réfrigération, d’électricité, produite au charbon dans la majorité des cas, d’eau et de métaux rares, aucun n’étant gratuit et inépuisable. Il est très matériel puisqu’il existe dans des bâtiments, des tuyaux et des terminaux, si matériel que ses industriels se font le plus discrets possible. 

Etre « bas carbone » ne suffit pas pour être écolo, il faut également être « basses ressources »

p. 12

Pensez bien que chaque « j’aime », chaque « bien lu, merci », chaque message idiot et bien sûr chaque vidéo de chatons, fait l’aller et retour entre chez vous en France et le pôle nord en une mini fraction de seconde. De plus c’est bien la jeunesse qui en fait un usage le plus compulsif, en totale contradiction avec ses préoccupations écologiques. 

Les réseaux sociaux nous manipulent, entre messages envoyés par des machines, choix des couleurs nous faisant davantage cliquer, énervements provoqués et nous amenant à participer à un climat d’intolérance. Les stimulis savamment agencés, quant à eux, nous font consulter notre téléphone « pas moins de 150 fois par jour » (p. 222). Les révélations récentes sur les pratiques de Facebook montrent d’ailleurs très bien ces manipulations.

L’enfer du numérique c’est vraiment l’enfer

Ce qu’il faut craindre encore c’est la destruction des interactions humaines, et la destruction d’un langage affectif et complet pour un monde de sigles ne signifiant plus rien, c’est le passage d’une langue humaine à une langue mathématique … 

Ce n’est peut-être même pas la pollution, extravagante, qu’il faut craindre, le détournement des fleuves, la stérilisation du foncier… largement démontrés dans la première partie de l’ouvrage. Ce n’est même pas que les coûts l’emportent toujours sur les avantages. C’est la mainmise sur nos vies.

Ce qui coûte, écologiquement, c’est d’avoir accès à tout, tout le temps, tout de suite »

Paul Benoît, cité p. 150.

Le livre nous raconte les trois âges de l’informatique. Le premier c’est quand on a réussi à faire communiquer les ordinateurs entre eux. Ensuite à faire communiquer ordinateurs et « internautes » entre eux. La troisième étape, qui a commencé, est l’internet des objets : objets et personnes dotés de capteurs mesurant pulsations, taux de cholestérol, apportant vision augmentée, alertes de toutes sortes…  Bientôt la surveillance des citoyens sera totale. 

C’est cette troisième phase la plus dangereuse. C’est elle qu’il faut encore plus craindre. C’est la prise de pouvoir par les machines, comme l’exemple des transactions financières nous le montre, d’autant que les algorithmes de transactions boursières favorisent les industries les plus polluantes, ainsi qu’on le voit dans le chapitre 8. Toutes nos « avancées » mirobolantes, la voiture autonome comme le téléphone portable, le réglage du chauffage à distance, l’éclairage se mettant en route en fonction de la lumière ambiante…  tout cela , les « smart cities » , même rebaptisées « territoires intelligents et durables« 1et le reste, implique des milliards d’octets jetés au vent ou plutôt dans les câbles et les centres de données. Lesquels polluent en retour.

Quant à la 5G elle augmentera les besoins et la consommation de vidéos de chiens-chiens et ne fera qu’augmenter les émissions de gaz à effet de serre. « Nos modes de vie numériques, pourtant célébrés comme la quintessence de l’abolition de notre empreinte écologique, sont gourmands de substances aux pouvoirs les plus réchauffants et les plus inaltérables qui soient » (p. 104), et notamment les gaz fluorés. La pollution numérique représente 30 % du bilan carbone des entreprises.

La pollution digitale met la transition écologique en péril et sera l’un des grands défis des trente prochaines années.

p. 18

Les machines sont dores et déjà si puissantes qu’elles peuvent agir toute seules et prendre des décisions importantes. Elles pourraient aussi enrayer le changement climatique, puisque les humains ne sont pas fichus de se mettre d’accord. Elles pourraient sauver la planète tout en tuant toute vie humaine dessus, après nous avoir rendus amnésiques, compulsifs, incapables de faire par nous-même quoi que ce soit. Notre niveau intellectuel baisse, nous sommes manipulés et surveillés comme jamais … Nous sommes piégés. 

Ce nouveau media nous reprogramme sans que nous puissions saisir le changement de paradigme radical qu’il met en jeu. 

ByungChul Han, cité p. 315

Le livre se termine sur une belle leçon de géopolitique et quelques notes d’espoir, surtout si les pouvoirs publics osent affirmer des priorités et se soucient « d’améliorer le présent effectif et vécu, avant de promettre un futur aussi magnifié qu’hypothétique ».

Guillaume Pitron
L’enfer numérique
Voyage au bout d’un like
.
Les liens qui libèrent, 2021
21 euros
Le livre est déjà traduit dans le monde entier.


En finir avec la vitesse, le titre du livre publié par le Forum Vies Mobiles, n’a jamais été un enjeu aussi central. La vitesse des transferts de données comme du déplacement de notre petite personne.
Faire la diète du digital au moins un jour par semaine. Commencer par ne pas s’en servir pour parler des ânes rencontrés sur la route, et ne pas répondre à tous si cela n‘est pas nécessaire.
Retourner en salle pour regarder vidéos et films. Inviter à dîner pour raconter vos vacances. Ecrire des livres. Je suis persuadée qu’il nous faudra revenir au papier, malgré ce qu’en dit l’administration française, et abandonner les blogs, forums et réseaux sociaux sans intérêt public. Les passer en noir et blanc et ne pas les surcharger de photos. Ne pas passer sa vie dans les catalogues de vente en ligne. Commencer par toujours penser aux conséquences de nos clics. Accepter qu’il y ait des horaires de fermeture. S’attendre à attendre. Revenir au courrier postal. Acheter des livres. Prendre le temps de les lire. Cela ne suffira sans doute pas. 
Ne pas faire joujou avec tous les gadgets électroniques qui passent par là, vélos et trottinettes en libre-service, clignotants de partout, antivols miraculeux, alerte à bobonne si je tombe, GPS et navigation à vue, films sous la couette …  

Guillaume Pitron est l’auteur du livre Voyage aux pays des métaux rares, dont a été tirée une émission importante à la télévision. Ce premier livre parlait des matières premières, le livre présenté ici montre ce qu’on en fait. L’un ne rattrappe pas l’autre…

Encore un petit bonus…

  • Le Monde a publié les 26, 27 et 28 octobre 2021 une série d’articles sur les Inquiétantes failles de Facebook, avec l’algorithme qui échappe au contrôle de ses créateurs, les failles du système de modération, les « suggestions » générées automatiquement qui privilégient les sites violents et encouragent haine et fausses nouvelles, etc.  
  • Adrien Lelièvre signale un article qui montre que, en moyenne, un Français émet 10 à 11 tonnes d’équivalent CO2 par an, alors qu’il nous faut descendre à 2. 70% provient de transports + chauffage + alimentation. (Libération, 26 octobre). DIVISER PAR 6 !
  • L’auteur à France-Culture, était l’invité de Guillaume Erner le 25 octobre (45 minutes). Le texte de présentation en dit l’essentiel. 
  •  Facebook Files » : la lanceuse d’alerte Frances Haugen salue le « potentiel énorme » du projet européen de régulation du Net. Le Monde, 8 novembre.

  • Voir aussi : Comment Google, Amazon et les autres achètent la France (et leurs relais d’influence). Dossier dans le magazine Le Point du 4 novembre 2021. 

  • En 2018 nous en parlions déjà : Numérique, les cyclistes ne doivent pas être complices. La surconsommation numérique contribue énormément au dérèglement climatique…

  1. Territoire « intelligent et durable » c’est toujours mieux que  village stupide, mais ça reste une contradiction dans les termes.
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4 réflexions au sujet de “L’enfer du numérique, un enfer sans nom ni lieu”

  1. Oui quel désastre…Et même les cyclistes se sont pour beaucoup lancés dans le « tout connecté » ! Un comble !
    Cette année « Mai à Vélo » supposait, pour y participer en étant comptabilisés à cette action, donc évalués voire récompensés (?), de se connecter sur Géovélo via son smartphone !!
    Mais pour les résistants au smartphone et à son « fil à la patte » (fil à la roue ?), impossible de faire partie des cyclistes du quotidien de Mai/juin à vélo 2021 ! Grand dommage !
    Enfin on pouvait participer en comptabilisant soi-même ses km à vélo, en utilisant son vélo le plus possible, selon le but de cette action Mai à Vélo ! Non au GPS même pour les cyclistes !
    Bon vélo non connecté à toutes et tous !

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  2. Ce que vous évoquez m’accable. Mais j’ose espérer que nous sommes encore nombreux à refuser la « laisse électronique ». A oser bagarrer avec les instances administratives, notamment, pour préserver les pratiques non numériques (vécu : payer un « cours municipal pour adultes » à Paris par chèque, option mentionnée en tout petit petit en bas du formulaire, au lieu de passer par l’opaque « France Connect », a été une gageure…) !

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