Copier les pays du nord ? C’est un rêve, nous montre le dernier livre de Nicolas Escach

Le livre La France à l’heure nordique pointe notre velléité à vouloir nous inspirer des pays du nord malgré nos incroyables dissemblances, en matière sociale ou d’urbanisme notamment. Etrangement pourtant, nos relations, anciennes et potentielles, sont d’une grande richesse.

Pierre Mendes-France et Jacques Chaban-Delmas ont été les plus « Suédois » de nos hommes politiques. Leur modération et leur vision de la modernité les ont privé d’un destin national bien plus important.

Les Français rêvent d’organisation, de calme, de stabilité et de protection sociale, mais mourraient d’ennui dans un pays où le droit au chômage s’appelle devoir de trouver du travail et où les relations employés – patron reposent sur un dialogue égalitaire et constructif. Les Français envient le Danemark et les autres pays du nord, tout en les regardant de haut et n’appliquant à peu près aucun des préceptes tant admirés.

Pour caractériser la France l’auteur du livre La France à l’heure nordique se risque à la qualifier de monarchie, avec des présidents « normaux » voués au mépris ou à l’oubli, et deux rois, Jacques Chirac et François Mitterrand, toujours vénérés. La France aime la tragédie et le roman, la grande histoire, les symboles, le sacré et les ornements… nous explique Nicolas Escach, et cela rend paradoxale son attirance par les pays du nord.

Il souligne le peu de résultats visibles et valorisants de nos visites, et la grande fécondité bien plus discrète de nos relations. 

Des relations faites d’attirance impossible à concrétiser

Le livre La France à l’heure nordique passe en revue de nombreux pans de la vie française, parmi lesquels les territoires maritimes, l’architecture et l’urbanisme, l’enseignement, le travail et la protection sociale, pour illustrer l’objet de notre fascination aléatoire. 

Dans nos entreprises le présentéisme l’emporte sur le résultat, l’agitation servant parfois de paravent à l’inanité. Dans les entreprises nordiques le résultat seul compte. Au nord l’entreprise est un lieu d’épanouissement qui implique des relations simples entre tous ses membres, et ne prétend pas envahir le temps entier. Il laisse une grande place aux autres pans de la vie, sans les mélanger, comme l’avait illustré l’épisode rocambolesque, pour nous, d’un Spreckelsen, choisi par François Mitterrand lui-même (en majesté!) pour construire la grande Arche, injoignable car parti à la pêche. 

La fascination que nous avons pour les pays du nord est curieuse car tout nous oppose. La France est un pays de carcan, comme si l’on combattait sans cesse le risque de sécession, quand les pays du nord encouragent l’émancipation personnelle. A notre soi-disant égalité des chances, que l’Etat doit assurer, s’oppose l’égalité pour chacun de croire en ses chances. L’école républicaine produit dissertation et rigidité, les écoles du nord décloisonnent et recherchent la liberté. Quelques écoles françaises sont citées pour leur inspiration nordique, et leur peu de postérité.

Dès les années 30 l’art du compromis entre patrons et ouvriers suédois contrastait avec la rouerie à la française et le goût de la parade. Aujourd’hui les valeurs nordiques de nature, de modestie et de pragmatisme sont en résonance avec les valeurs de la « transition », mais nos raisonnements, nos théories et nos grands discours l’emportent toujours.

Bien sûr certains de nos urbanistes, comme Jean-Pierre Charbonneau, ont travaillé au Danemark et s’inspirent des concepts de ville à échelle humaine du Danois Jan Gehl. Mais cela ne va pas très loin, à peine deux villages bretons (181 et 594 habitants) ou le plan-guide du quartier Saint-Sauveur, près de Lille, ont mis en application certains principes nordiques; partout ailleurs notre fonctionnement vertical et en silo nous en empêche. 

Nos villes nouvelles elles-même nous ont été inspirées par celles de Suède, où s’étaient rendus Paul Delouvrier et Pierre Merlin, ce dernier déclarant que peu était transposable en France. Le résultat est un urbanisme tentaculaire, dominé par l’automobile et le souci de la cacher, le tout fort peu exemplaire. Mais l’ouvrage parle aussi de certaines de nos belles réussites inspirées de Suède, par exemple les cités de La plaine et des Trivaux, à Clamart, dues à Robert Auzelle.

Pour autant l’auteur se garde d’idéaliser l’organisation suédoise ou danoise. Il souligne même que l’architecture danoise est massive et peu durable et que certains architectes danois ont produit chez nous de parfaites horreurs.

Des relations anciennes et bénéfiques à toutes les parties

Dans sa présentation à la Maison du Danemark, en novembre dernier, Nicolas Escach avait exposé l’histoire de nos relations, faite de hauts et de bas, d’invasions et de relations au plus haut niveau. Au total ce sont des histoires très liées, depuis au moins les Vikings, et illustrées par des alliances militaires anciennes et par les nombreuses entreprises danoises ou suédoises installées en France, Ikea, Koné, Spotify, Velux, Flying Tiger, Skype, Nokia (qui a tout de même avalé Alcatel), H&M, Voi … et beaucoup d’autres.

Les voyages d’étude de nos dirigeants et quelques voyages touristiques renforcent la mythologie, mais cela s’arrête là. Quelques bouts de copie mal finies. Seule reste notre tentation du repli vers des valeurs rassurantes de nature, ce qui fait le succès des magasins Ikea chez les jeunes bourgeois des grandes villes. 

Drapeau scandinave

La Normandie est particulière, surtout celle qui était il y a peu qualifiée de basse, puisque la reconstruction d’après-guerre a été fortement aidée par la Suède, que l’université de Caen a un centre d’études nordiques, et que la Ville organise un festival annuel nommé les Boréales.  

Le livre se termine par l’évocation d’un monde des affaires sans complexes, d’un réseau d’influence très développé qui leur ont permis, de façon diffuse, d’appuyer le rayonnement français. Greta Thunberg et sa façon d’agir sert très bien la quête de grandeur de son pays, note-t-il.
L’influence de la Suède et du Danemark ne semble pas près de s’arrêter, et nous a permis d’écarter les influences anglo-saxones et soviétiques. Ikea pourrait remplacer Disney, suggère l’auteur.

Un livre qui met les faits à leur place

Ce livre a pour vertu de nous faire comprendre que nous n’avons jamais eu envie de concrétiser ce que nous envions chez les autres, et que les pays nordiques sont très présents chez nous. 

Les nouveaux besoins ne font que renforcer les pays du nord, qui décernent les prix Nobel … et ont la farouche volonté de ne pas disparaître. 

Le pragmatisme nordique et la spéculation conceptuelle française se complètent. La conclusion vous fera sans doute bien rire. Nous sommes des gloutons, « englués dans des débats métaphysiques sans issue ». Mais « solitude, alcoolisme parfois, ruminations sont les faces noires du prétendu bonheur septentrional ». Une troisième voie entre pragmatisme ennuyeux et questionnements angoissants est possible. Et inutile d’imaginer copier ce qui se fait au Danemark et en Suède, nous n’en n’avons ni les moyens ni l’envie. Surtout, toute notre histoire nous en empêche.

La France à l’heure nordique. Nicolas Escach
éditions Les Pérégrines
Octobre 2021, 241 pages, 20€

Nicolas Escach est maître de conférences en géographie et urbanisme, directeur de l’implantation caenaise de Sciences-Po Rennes. Il collabore régulièrement au Monde diplomatique et au Monde, et est co-rédacteur en chef de la revue Nordiques

La carte provient du site « Le taurillon » , dont vous pourriez lire, notamment, l’article L’EUROPE DU NORD, MODÈLE POLITIQUE POUR L’UNION EUROPÉENNE ? Qu’est-ce que le « Norden » ? Quelle place pour cette « Europe du Nord » dans l’Europe nouvelle ?

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4 réflexions au sujet de “Copier les pays du nord ? C’est un rêve, nous montre le dernier livre de Nicolas Escach”

    • En effet. N’ayant pas retrouvé d’où me venait l’erreur j’ai enlevé, et en ai profité pour compléter un peu le texte ça et là. Malheureusement ma présentation n’a pu rendre compte de toute la richesse de ce livre.

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  1. Bonjour Isabelle, merci d’avoir signalé ce livre intéressant à l’aide de ton résumé bien dense.
    Je lis dans la conclusion inutile d’imaginer copier ce qui se fait au Danemark. Pourtant les voyages d’étude pour aller voir l’aménagement cyclable de Copenhague continuent…
    En tant que Néerlandais on m’a souvent dit pendant ma carrière vous les nordiques … Je constate que ce livre ne considère pas les Pays-Bas comme un pays du nord. Alors serait-il pour cela plus facile d’aller copier les aménagements cyclables néerlandais ???? Ce n’est pas si certain.

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  2. Difficile de décrire les économies des pays du Nord ou de les comparer à la France. 25 millions d’habitants assez homogènes d’un côté, 67 millions de l’autre mêlant Corses, Flamands ou Bretons ! Un pays est de toute façon trop divers pour être résumé en quelques phrases… mais ce livre a essayé. Bel effort !
    Notons que Kone et Nokia sont finlandais, d’un pays très différent des pays scandinaves. Je reviendrai sur ce livre à tête reposée.

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