Le vélo comme signature de la modernité

vignetteComment le vélo a changé notre monde, et notre perception du monde.
En quoi est-il subversif et contre-culturel ? 

Una Brogan – Le vélo dans la littérature : les modernités alternatives d’un moyen de transport à propulsion humaine en Grande-Bretagne et en France, 1880 – 1920. Thèse de doctorat.

« J’ai décidé d’étudier des textes littéraires de la période durant laquelle le vélo devenait populaire afin de mieux comprendre le changement de mentalités et d’habitudes qui a accompagné la naissance de ce nouveau moyen de transport. »

Cette thèse porte sur une analyse de la littérature victorienne (1880 – 1920) de vélo, romans, nouvelles, guides, récits de voyage, française et surtout anglaise, dépassant le «panthéon» constitué de Jarry, H. G. Wells, Flann O’Brien ou Maurice Leblanc.

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(- ) Une littérature qui reflète la subversion qu’opère la bicyclette
Cette thèse parle du bouleversement de la littérature, laquelle a trouvé un nouveau rythme avec le pédalage. 
C’est aussi une étude marxiste en ce qu’elle dépiaute une pratique populaire qui a transformé la littérature, sapé les classes sociales, instauré l’altruisme et rendu indispensable l’économie locale. Le vélo met en cause les déterministes sociaux, il relève du travail artisanal et peut s’insérer dans l’économie sociale, mais je ne sais pas si c’est dans la thèse, ou a seulement été dit lors de la soutenance. En tous cas Una nous dit que « le vélo a la capacité de brouiller les distinctions de genre et de classe, ce qui est le fondement de son rôle subversif et contre-culturel ».

Una, quel est l’objet de votre recherche ?
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Réponse en vidéo dans Tout un rayon (1’39) :

En résumé : Le vélo a contribué à la formation des mentalités de cette époque cruciale pour les rapports à la technologie, les changements sociaux, le partage de l’espace, toutes questions qui étaient alors en pleine négociation. Le rôle de la littérature est important pour la formation des idées.

Récits de vélo, ou de bicyclette ? Cet objet a deux genres en français, et un seul en anglais, alors que la bagnole, la tire, la carcasse, c’est toujours la terrible automobile, et ceci fait partie de cette thèse. Pourquoi a-t-elle deux genres en français ?

C’est aussi une thèse féministe, bien qu’elle n’étudie pas spécifiquement le vélo vu par les auteures féminines, parce que le vélo a aidé les femmes à se construire une identité respectable, à s’affirmer dans un monde d’hommes. Plus subtilement et fermement, Una s’est efforcé de mettre au féminin tout ce dont le genre aurait été au masculin par défaut; cet acte militant a été remarqué, et accepté.

« La littérature de cette période démontre que cette technologie a contribué dans une certaine mesure à l’émergence d’une modernité accélérée, subjective et marchande »

Ses recherches ont mis en lumière le fait que l’ère du vélo a été largement oubliée par la critique, prolixe sur les impacts de la création du train, de l’avion ou de l’automobile. Seuls les aspects sociologiques et historiques ont à ce jour bénéficié des travaux de Glen Norcliffe, Zack Furness et Frédéric Héran, note-t-elle. Les recherches de Una se sont davantage axé sur la signification culturelle et littéraire du vélo.

« Cette thèse révèle que depuis ses débuts, le vélo allait à contre-courant de la culture dominante, proposant une modernité alternative qui remettait en question la société bourgeoise, patriarcale et capitaliste. En brouillant les différences entre les classes et les sexes, en proposant une interaction plus responsable et stimulante avec la machine, en permettant une expérience corporelle et sociale de l’espace, le vélo a proposé une route à propulsion humaine vers le progrès. »

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( – ) La pratique du vélo transforme notre perception de la réalité
Enfin cette thèse parle beaucoup de représentations du temps, convoquant pour ce faire un appareil théorique important, avec notamment Certeau, Deleuze, Foucault, Merleau-Ponty… Elle parle du vélo comme étant indispensable à la survie du monde moderne. La pratique du vélo induit le plaisir de la vitesse, et de la désorientation, elle transforme nos façons de voir et créé une grande agilité intellectuelle, nous dit-elle encore.

Dans les commentaires du jury j’ai encore relevé que les pages sur Proust étaient passionnantes, j’y ai entendu des commentaires sur le rôle coercitif des constructeurs de vélos, qui, pour les femmes, en faisaient des très lourds.
Le vélo « devient un dispositif littéraire privilégié, qui permet de faire plus que simplement déplacer des personnages d’un endroit à un autre. (…) Les voyages à vélo deviennent pour certains auteurs un moyen de structurer leurs récits, de les ponctuer ou de dépeindre une nouvelle expérience sensorielle et esthétique. »

( – ) La bicyclette, objet alternatif
Cependant notre chère bicyclette est mi-humaine mi-machine, car cette machine bien aimée ne peut avancer que mue par la femme – ou l’homme. Ce n’est d’ailleurs pas une machine, avancent certaines, c’est un outil, un prolongement de l’humain, dans le sens de Marx ou de Heidegger. Alfred Jarry n’imagine-t-il pas « un corps humain augmenté et perfectionné par la technologie » ? « Cette expérience renouvelée de la technologie mariée au corps encourage une vision à la fois moderne et alternative de la machine, qui grâce à son lien au corps, redevient un objet esthétique. «

Pourtant, la modernité du vélo a été éphémère, et le statut déclassé qu’il acquiert rapidement lui permet d’adopter une attitude critique vis à vis de la société industrielle et capitaliste. La figure du cycliste regarde vers le passé tout en pédalant vers un avenir alternatif qui met l’humain et le respect de l’environnement au centre du progrès.

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Ma présentation n’en est pas réellement une, puisque je n’ai pas lu les 467 pages de la thèse. J’ai rédigé à partir de mes notes lors de la soutenance, et avec l’aide de la présentation qu’a fait Una de son travail.
turEcoutez plutôt Una vous raconter tout ça, au micro de Mickael Tardu !

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Una Brogan est Irlandaise et vit en France (près de Valence désormais). Elle avait notamment présenté une contribution à la Conférence Internationale sur l’Histoire du Vélo à Avignon en 2015. Elle soutenu sa thèse le 18 novembre « en anglais et en français » comme cela est autorisé à l’université Paris-7-Denis-Diderot.
Lors de sa soutenance je certifie avoir vu voler des mots en anglais au-dessus des têtes, mais n’avoir pu saisir la moindre phrase. Je n’étais pas la seule, quand ça riait la moitié de la salle restait de marbre.
Sa thèse est plus ou moins dans les deux langues, mais surtout en anglais. De toutes façons une thèse, me direz-vous, c’est illisible. Je le sais bien, mais manque de chance, celle-ci a l’air d’être passionnante. En plus sa langue, son style, sa structure, sa méthode … ont été unanimement loués par le jury, en proposant d’ailleurs que sa langue anglaise ait bénéficié de son imprégnation de la française.

Le vélo dans la littérature :
les modernités alternatives d’un moyen de transport à propulsion humaine en Grande-Bretagne et en France, 1880 – 1920.

Thèse de doctorat en Langue et cultures des sociétés anglophones, école doctorale 131, langue, littérature, image. Laboratoire LARCA, (UMR 8225).
Soutenue le 18 novembre 2016
Jury 
Mme Sara Thornton, Professeur, Université Paris Diderot – Paris 7 (directrice)
M. Nicholas Daly, Professeur, University College Dublin
Mme Fabienne Moine, Maître de Conférences HDR, Université Paris Ouest Nanterre la Défense
M. Paul Edwards, Maître de Conférences HDR, Université Paris Diderot – Paris 7
Mme Christine Reynier, Professeur, Université Paul Valéry Montpellier 3
M. Jean-Marie Fournier, Professeur, Université Paris Diderot – Paris 7

Le texte définitif de cette thèse sera bientôt mis en ligne dans 2 ou 3 mois. Et comme souvent, les professeurs encouragent leurs meilleurs thésards à publier leur thèse sous une forme un peu plus accessible. Si Una s’y met, ce devrait être d’abord en anglais, ce que nous serons nombreux à vivement regretter.

Lire aussi :

L’adulte masculin est de règle. En ce jour de « la femme » j’affirme solennellement qu’il n’est quand même pas normal d’être une femme… dans le milieu du vélo. Et puis quoi, encore ? Quoi encore ? Le texte publié en commentaire de L’adulte masculin est de règle.

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4 réflexions au sujet de “Le vélo comme signature de la modernité”

  1. J’ai assisté à bien des soutenances de thèse, et celle-ci n’était pas du tout ennuyeuse, selon moi, je n’ai pas fait d’aussi belles photos qu’Isabelle, mais j’ai enregistré la présentation d’Una ainsi qu’un peu plus d’une heure des appréciations du jury, jusqu’à ce que la batterie de mon smartphone ne crie grâce.
    J’espère moi aussi que ce travail sera publié, et même édité.
    Quant à la traduction, espérons qu’Una, dont c’est la première formation universitaire, aura un jour le temps de s’y mettre…

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