Une thèse nous offre l’occasion d’écouter politiques, techniciens, industriels et chercheurs. L’eau potable va finir par manquer alertent les sénateurs
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Image de titre : Seine amont, barrage détruit au moulin de Charrey, les poissons ont disparu.
– Une thèse en architecture
– Agences de l’eau
– Inondations hors de contrôle
– Progrès dans l’assainissement
– Disparition des écosystèmes
– La Seine, une usine à ciel ouvert
Conclusion : La valeur de l’eau

Couverture de la thèse
Une thèse de doctorat en architecture
Alessandro Livragui a soutenu sa thèse de doctorat en architecture le 18 novembre 2025. Elle porte sur la question du rapport de l’humain à son environnement, renouant sans tellement le dire avec l’avant du siècle des Lumières. Les Philosophes de cette période et les industriels débutants ont établi que la nature était notre environnement et que le patron c’était nous. Alessandro nous fait revenir à l’époque où l’humain faisait partie de la nature, au même titre que les pierres ou les arbres par exemple.

Titre de la thèse
Dans sa thèse on trouve naturellement de nombreux auteurs, dont je n’ai retenu aucun nom n’en ayant jamais entendu parler. J’en ai lu d’autres et je vous en signale deux récents.
▶️ Le livre Les penseurs de l’écologie nous met à notre place. Un livre de vulgarisation.
Le président du jury était un ethnologue, c’est-à-dire un explorateur, ayant vécu longuement dans un village en lisière de l’Amazonie. Cela le rendait sympathique, comme les autres membres du jury d’ailleurs, mais n’a pas suffit pour que je puisse dégager un fil conducteur. Voici donc quelques échos de la soutenance.
Alessandro a été félicité par tous les membres du jury, qui ont aussi souligné quelques précipitations donnant lieu à approximations. De tout il fut pardonné au nom de la force de ses passions, ce dont je n’ai pas lieu de douter malgré son élégance de tendance britannique. En fait il est Italien.
Nous devons atterrir, nous dit-il, les catastrophes en cours montrent bien que tout se tient. Alessandro veut « donner » un corps à la Seine, qui veut négocier et cesser d’être traitée comme si elle était une chose inerte. Les membres du jury ont aussi parlé de la vie mentale des objets et des paysages, et de complexité. Les cathédrales ne sont-elles pas issues du sol, et même des forces telluriques ? Donner corps au bassin parisien comme entité géologique, comme bio-région, lui fera advenir une expression artistique cohérente, qui n’existe plus depuis les cathédrales. Réenchanter ce territoire, ce que tente de faire l’école du paysage, sise dans la même dépendance du château de Versailles, pour l’aval de la Seine, de Paris au Havre (on en a souvent parlé dans ce blog).
▶️ La Seine à vélo, un projet de véloroute qui démarre très bien, un article de novembre 2024
Les cathédrales opèrent la symbiose nature – culture, et c’est la dernière fois. A l’époque les limites territoriales cartographiées n’existaient pas, seule existait l’allégeance, au seigneur, à l’évêque. Alessandro Livraqui sera-t-il le Rousseau d’aujourd’hui, se sont-ils demandé en plaisantant. De quoi traite-t-il finalement? De l’entité « bassin parisien », de la Seine, ou peut-être de lui-même ?
▶️ L’écologie, champ de bataille théologique, par Stephane Lavignote. Il présente les interprétations de la Bible qui nous ont fait croire que nous avions tous les droits sur la nature. Un livre nettement plus difficile à lire que le premier ! Lisez au moins ce que j’en ai compris.
Tout ça leur est apparu un peu désordonné, mais riche, à cause de l’esprit ultra-rapide du doctorant, et de sa culture immense, pas seulement livresque, il a un vélo 3 vitesses, avec lequel il s’en fut voir la Seine jusqu’à la source. La conclusion s’imposait presque d’elle-même : le mouvement du vélo est la mesure du monde.


La soutenance. Alessandro lit son texte; les objets de la thèse.
⏩️ Pour en savoir un peu plus sur le travail d’Alessandro vous devriez aller sur son site collectif Territoire de l’instant ou son site personnel.
Cette soutenance n’a finalement été que l’une des nombreuses manifestations parlant de la Seine, et de l’eau, qui se sont tenues en ce mois de novembre. Et toutes ou presque vont dans le même sens, comme vous allez voir …
Beaucoup d’inquiétudes sur la question de l’eau
Les sénateurs, ce 27 novembre, ont débattu sur les priorités des Agences de l’eau et leurs relations avec les élus locaux. Au-delà des questions de gouvernance (le fait pour une petite commune rurale de rester isolée peut être dangereux si l’on doit mutualiser l’eau) l’accent fut mis sur deux thèmes, l’eau potable et l’assainissement qui doit sûrement être compris comme « les eaux usées ».
Depuis la sécheresse de 1976 en Bretagne beaucoup de progrès ont été faits, mais le danger de manquer d’eau potable reste très inquiétant. Les étiages auront, en 2050, baissé de moitié dans l’Adour, par exemple. Autre région autre problème, le plateau des mille vaches (sources) n’a que de l’eau de surface, sans nappe phréatique. Elle dépend donc des pluies.
Agriculture et industrie n’ont été que peu discutés, et pour la première deux solutions sont évoquées : changer de type de culture ou créer des retenues d’eau (les méga-bassines, alors que les canaux sont disponibles).
Les inondations hors de contrôle
Un rapport d’information va également être discuté cette semaine au Sénat, portant sur la question des inondations. Son titre est Rapport d’information « pour l’efficacité de la gestion des milieux aquatiques et la prévention des inondations (GEMAPI) : des territoires solidaires ». Il a été déposé le 26 juin 2025. On peut le consulter sur le site du Sénat.
En résumé, la compétence de la gestion des milieux aquatiques et de la prévention des inondations (GEMAPI) fait l’objet de vives préoccupations quant aux modalités concrètes de son exercice, car elle est confiée depuis janvier 2018 à des groupements de collectivités trop souvent démunis pour assumer les lourdes responsabilités qui leur incombent.
Les rapporteurs ont interrogé de nombreuses sources dans les Alpes de Haute-Provence, le Cher, la Gironde, et le Lot-et-Garonne [tous concernées par nos véloroutes].
Les digues en particulier posent problème de par leur coût ainsi que par les délais d’instruction. Il est aussi pointé la fréquente inadéquation entre les exigences réglementaires et les réalités locales, notamment en montagne. Les situations d’urgence ont parfois amené à ne régulariser qu’après coup. Dans certaines zones des digues très chères ne protègent que peu d’habitants (exemple dans le Cher). [Certaines digues sont utilisées pour les véloroutes, et isolent du pays. Si on roule à leur extérieur on ne voit plus le fleuve. Et à l’intérieur la moindre montée d’eau oblige à rouler sur des grand routes.]
Le rapport évoque des inégalités dans les taxes, et leur insuffisance, qui amènent à négliger la gestion des milieux aquatiques « pourtant essentielle » selon les sénateurs. Enfin il est reproché le transfert précipité, et scandaleux aux dires de certains, des digues domaniales de l’Etat vers les EPCI (Etablissements Publics de Coopération Intercommunale) intervenu en 2023. Cela a été perçu, une fois de plus, comme un transfert de charges non compensé financièrement. On peut se demander si, cette fois, avec leur passion des digues ils ne font pas fausse route. Vous pouvez consulter le Résumé du rapport. (pdf).
Disparition des écosystèmes
Le débit de certaines rivières est devenu instable, et les populations de salmonidés, carpes et autres habitants des rivières ont brutalement disparu. Cela avait commencé vers 1960 quand, sous prétexte de réduire les inondations, on a détruit des ouvrages hydrauliques qui pourtant étaient là depuis des siècles, explique Pierre Potherat, ingénieur géologue spécialiste de la Seine et des rivières du Chatillonais. On a détruit les grands barrages sur la Loire, effectivement nuisibles pour la plupart, et, dans la foulée, les tout petits barrages de village, qui avaient pour effet de maintenir les marécages en état de fonctionnement. Les chenaux de régulation, dont le chevelu hydrographique, sont aussi fortement menacés. Le flux devient plus rapide, les alluvions sont entraînés plus loin, les poissons ne trouvent plus où se reproduire ni de quoi se nourrir.
Ensuite est venue la politique des « continuités écologiques », lancée il y a une quinzaine d’années, qui a été appliquée selon des règles aveugles, s’attaquant même à des ouvrages présents depuis des millénaires. Le plus grave est décrit dans un rapport officiel de 2014, ce sont les obstacles à la continuité latérale aux cours d’eau.
Autrefois la régulation se faisait par inondation ou « champs d’expansion » hivernal, puis par restitution l’été de l’eau contenue dans les alluvions ou les sous-sols des prairies. Les petits barrages, les roues faisant tourner les machines, n’ont jamais empêché les truites de sauter par dessus et les autres de se faufiler dessous. M. Potherat a même trouvé des alevins se déplaçant dans son potager inondé, à 800 mètres de la rivière. Quand l’intervention humaine reste à taille humaine la nature s’en accommode parfaitement.
M. Potherat se déplace partout (exemple en mai 25 : Beaucoup de zones humides n’existent plus, et les prairies le long des rivières ne jouent plus leur rôle de stockage d’eau) pour expliquer ces mécanismes. Il l’avait fait le 15 janvier 2025 à l’Assemblée Nationale. Ce n’est donc pas un évènement de novembre 2025, mais des travaux essentiels.

La Seine, c’est ça ! Un écosystème.
Fin novembre le magazine en ligne Enlarge your Paris donnait la parole à deux chercheurs pour nous parler du canal Seine – Nord Europe. Un projet des années 80 dont les effets induits ne sont pas pris en compte. Méga-canal, méga-scandale ? Enlarge your Paris, 26 novembre 2025.
De nombreux chantiers sont en cours et perturbent déjà les écosystèmes de la région, comme le projet d’entrepôt géant à Gennevilliers (Seine-Saint-Denis), nommé « Green Dock », celui du drainage de la zone humide de la Bassée en Seine-et-Marne ou celui de la bétonisation du triangle de Gonesse, au nord de la capitale.
Enlarge your Paris, novembre 2025
Les cyclistes espéraient juste qu’il y aurait tout le long une piste cyclable compensatoire. Rêvez les amis, et constatez que le diagnostic est posé.
Progrès dans l’assainissement
L’agence de l’eau Seine, le 20 novembre à l’invitation du CAUE de Paris1CAUE : Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et d’Environnement, un par département, a présenté les progrès réalisés en termes d’assainissement de l’eau du fleuve, sans évoquer le fait que ce n’était qu’un rattrapage et qu’on était loin de la qualité d’origine. Le fleuve n’a été vu que comme un objet, un corridor que l’on pouvait triturer dans tous les sens, y compris en en modifiant le cours si l’économie le commandait (c’est l’exemple du bras qui pourrait être découpé dans l’estuaire à seule fin de retournement de bateaux, comme si ce bras n’avait sa raison d’être).
L’intervenant a conclu en avouant que tous ces progrès étaient dépassés par le changement climatique, et ne proposait comme solution à l’épuisement de la ressource que la création de zones d’épandage, sans signaler que c’est précisément ce que l’on avait détruit.
Ce soir-là une voix et une seule s’éleva depuis les gradins pour évoquer la notion de bio-région, mot que l’orateur a avoué n’avoir jamais rencontré. Clara, diplômée d’architecture, cycliste de tous les jours, a parlé de la Biorégion, mouvement du biorégionalisme, « très intéressant pour repenser notre rapport au monde et notre façon d’habiter » m’a-t-elle expliqué. Clara et Alessandro doivent faire connaissance.
La Seine, une usine à ciel ouvert
Le 12 du même mois de novembre, invités par le Journal de l’axe Seine, nous avions vu la Seine (aval, de Paris au Havre, napoléonienne autant dire) comme une usine à ciel ouvert. La Seine est le support de nos ambitions commerciales et industrielles, voire même de matière première (travaux en cours à Gonfreville l’Orcher pour créer de l’électrolyse à partir de l’eau). La Seine n’est plus seulement une poubelle et un corridor, elle est aussi bonne à tout faire… Elle est elle-même le terrain industriel puisque sur ses bords sévissent de nouvelles règles nommées ZAN pour Zéro Artificialisation Nette. Ceci pour le bassin versant. En amont c’est le bassin servant, celui des grandes retenues artificielles (les grands lacs) préservant Paris des crues hivernales et égalisant le flux sur les douze mois de l’année.
On n’est pas loin de croire qu’il n’y a plus besoin de prairies d’expansion hivernales participant à la recharge des nappes phréatiques. A La Bassée, tout juste classée (lire l’article Création de la réserve naturelle de la Seine champenoise) on va même encore créer un bassin de retenue.
Cela ne suffira pas, alors on va créer des plaines d’épandage, en indemnisant les agriculteurs… Faites une galipette et nous revoilà à la période heureuse d’avant la folie industrielle!

La Seine vue d’en haut comme un signe de domination !
Finalement, après avoir tellement détruit, on dirait que tout le monde est d’accord. Il faut revenir à l’état ancien. Le fera-t-on ?
La valeur de l’eau
Si, clairement, l’industrie tue la Seine, les eaux usées et le rôle de poubelle ne valant pas mieux, et si les endiguements et canalisations ne font que contrarier le vie naturelle sans efficacité, comment ne pas voir que l’eau c’est la vie ?
Lorsque que l’eau potable viendra à nouveau à manquer nous n’aurons même plus les moyens de pleurer. Les sénateurs en ont bien pris la mesure. Les agriculteurs aussi, mais pas forcément dans le meilleur des sens. Et Alessandro alors ?
Et donc que fait-on ? Pas grand chose de sérieux, sans doute. Pourtant l’économie doit-elle toujours l’emporter sur la vie ? Comme depuis qu’on parle d’écologie ?
▶️ La France est remplie d’écologistes. Une histoire de l’écologie dans la vie politique française
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Documentation
Comité de bassin : Assemblée qui regroupe les différents acteurs, publics ou privés, agissant dans le domaine de l’eau au sein d’un bassin ou groupement de bassins. Lire les détails.
Agence de l’eau : Établissement public de l’État à caractère administratif placé sous la tutelle du ministre chargé de l’environnement. Dans le bassin ou groupement de bassins, l’agence de l’eau met en oeuvre le schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux (SDAGE) et les schémas d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE). L’agence de l’eau est dirigée par les usagers de l’eau.
Service public d’information sur l’eau et les milieux aquatiques : Eau de France





Peut-être faut-il s’inspirer d’un pays qui s’est développé dans le désert, Israël.
Devant la prévisible croissance des villes, l’extension des zones agricoles, la diminution des nappes phréatiques et des cours d’eau, les Israéliens construisent des usines de production d’eau potable par dessalinisation par osmose inverse, et ils recyclent les eaux usées à 90 %. Celles-ci, après assainissement, sont réservées à l’agriculture. Mais le grand secret est l’anticipation. Ils y travaillent depuis les années 1960. Voir la vidéo How Israel Created Endless Water in One of the Driest Places.
En plein dans le 1000 : Faut-il en finir avec la nature ? La question qui divise les penseurs de l’écologie. Le Monde, 6 décembre 2025 par Youness Bousenna.