Philippe, un Premier ministre paralysé par la peur ?

Les acteurs du vélo s’inquiètent sur la Loi des mobilités, repoussée, peut-être vidée. Est-ce la peur qui soudain tétaniserait le Premier ministre ? L’exemple d’Alain Juppé devrait au contraire l’encourager. 

Alain Juppé a fait fort. Sa décision historique de réserver aux citoyens non-motorisés le plus beau pont de Bordeaux, le Pont-de-Pierre, central et historique, n’est presque rien sans ce qui l’a accompagné. C’est son discours d’un quart d’heure à la presse dont je veux souligner la force. Rappelons juste que la fermeture du pont de pierre était en expérimentation depuis deux fois 6 mois, qu’était donc venu le temps de se décider, mais qu’entre temps la construction d’un nouveau pont avait pris du retard.

La conférence de presse du maire de Bordeaux———-
Enregistrement ici.

Cela ne surprendra personne, sous un air quasi-détendu, le maire de Bordeaux a sorti un discours parfaitement structuré, dont voici les éléments résumés.

1– Un débat politique, une décision
2– Des chiffres 
– Pas de dégradation de la circulation qui soit imputable à la fermeture
– Pas d’améliorations pour la circulation à attendre d’une réouverture
– Pas de baisse du nombre de passages sur le pont, au contraire, plus de personnes, et jusqu’à 18 000 vélos les jours de grand beau, 10 000 par jour habituellement!
– Qualité de l’air globalement améliorée.
3– L’avis de la Chambre de commerce et d’Industrie
– Les commerçants veulent le retour de l’auto… mais 7 seulement sur la centaine des concernés a montré ses comptes
– Les usagers consultés par la CCI veulent aussi l’auto, à une faible majorité. Mais du temps de l’auto 86% des clients venaient déjà à pied, vélo ou tram.
4 Solution de compromis étudiée quand même
– Ingérable et illisible, on passe.
5– Revenir en arrière serait un contre-signal, à l’échelle locale, nationale et internationale. Nous sommes à un moment-clé de l’histoire.
6– Accompagnement du changement
– Bonus co-voiturage dès septembre
– Régulation des accès à la rocade
– Nouvelles voitures de tram
– Prêt de vélos et de VAE via les maisons de la mobilité en cours d’installation
– Plans de déplacement des entreprises
– Plan vélo pour la rive-droite, fort potentiel mais pistes pas de bonne qualité
– Autocars express inter-agglos
– Trains régionaux et gares à réactiver.
7Il nomme les maires opposants et ceux qui sont d’accord, et assume d’avance les critiques. 

Du grand art.
Sur ce il faut vous parler des interventions que le président de la Fub (usagers de la bicyclette en ville) multiplie, s’adressant au Premier ministre, qui fut longtemps un très proche collaborateur de Juppé au plan national. Commençons par Edouard Philippe.

La déclaration d’Edouard Philippe————–
Le 2 juillet le Premier ministre a  déclaré :
Enregistrement ici.

Si on ne prend pas les bonnes décisions, c’est une société entière qui s’effondre littéralement, qui disparaît. Je trouve que cette question-là est une question assez obsédante. Moi, elle me taraude beaucoup plus que certains ne peuvent le penser.
Comment est-ce qu’on fait pour qu’une société humaine n’arrive pas au point où elle serait condamnée à s’effondrer ? C’est une question compliquée. (…)
Le jour où tout le monde aura pleinement connaissance de l’enjeu du moment (la survie de notre civilisation), alors la majorité sera prête à adapter son comportement et à accepter les mesures nécessaires. Mieux, elle les réclamera.

Alors qu’attend-il ???

Les déclarations du président de la Fub———
Le 3 juillet Olivier Schneider était invité au journal de 13 h de France-Inter. S’exprimant sur les rumeurs d’annulation de l’indemnité kilométrique vélo, il a dit ne vouloir y voir qu’un effet d’annonce « pour voir si ça réagit ».  

(Merci à Vincent pour le lien).

Le 4  juillet il avait prévu de s’exprimer à l’inauguration de la Maison du vélo de La Roche-sur-Yon, sur le départ du Tour (mais ne put s’y rendre suite à de multiples problèmes ferroviaires).

 

Extraits de son texte :  
En octobre 2017, lors de la présentation du tour 2018, Christian Prudhomme a poussé un « assez » qui résonne encore dans mes oreilles. La route se partage. Je salue l’engagement du Tour pour le développement du vélo, avec la tenue cette année de nombreux « ateliers du Tour ».
En effet, ce qu’attendent les Françaises et les Français, c’est un véritable « système vélo » complet, cohérent, sécurisé, avec des services comme le stationnement de vélos en gare  ou l’enseignement du vélo dès l’école primaire.
Un tel système demande que chaque acteur mette sa pierre à l’édifice : société civile, entreprise, organisateurs de manifestations sportives, collectivités… et évidemment l’Etat.

(…) Mais je suis très inquiet pour la coordination nationale de tous ces efforts. En effet, malgré une annonce, le 13 décembre 2017, d’un plan national vélo « sincère et financé », les arbitrages trainent, et ce n’est jamais bon signe. Et les signaux inquiétants se multiplient ces derniers jours. (…)

Prendre sa voiture pour faire 2 kilomètres, c’est tellement XXe siècle! 

Le 5 juillet enfin il écrivait, avec le club des villes cyclables et l’ECF,  au Premier ministre :

Plus d’un an après l’annonce présidentielle, la Loi d’Orientation des Mobilités et le plan vélo n’arrivent pas.
courrier_FUB_ECF_CVTC_1erMin

 

Chers lecteurs … l’heure est très grave. Que se passe-t-il à Matignon??? 


Résumé

→ Juppé prend des décisions radicales avec froideur et les expose de façon rationnelle.
→ Philippe a une conscience douloureuse de l’abîme,
et ne prend pas les décisions radicales qui lui incombent.
→ Nous n’y pouvons pas grand’chose.


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7 thoughts on “Philippe, un Premier ministre paralysé par la peur ?

  1. C’est au-dessus ou à côté que cela coince. Ce n’est pas grave, le vélo ne fait que perdre des batailles depuis 40 ans et pourtant il est en train de gagner la guerre de la dépollution, de la santé, de l’hygiène du système nerveux, de l’hygiène des dépenses des collectivités territoriales et des nations, et aussi de l’apaisement des tensions géostratégiques sur la planète.

    Lorsque l’enfant [à vélo] paraît, le cercle de famille
    Applaudit à grands cris ; son doux regard qui brille
    Fait briller tous les yeux,
    Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être,
    Se dérident soudain à voir l’enfant paraître,
    Innocent et joyeux.
    (d’après Victor Hugo, 1831, dans Les feuillles d’Automne)

  2. Merci Isabelle de nous avoir alertés sur les hésitations tordues du Premier Ministre ! Comme pour les énergies renouvelables ou la bio diversité par exemple, on a l’impression que seuls, ou poussés par Hulot, le Président et son fidèle Premier Ministre ont compris l’urgence et l’importance et consultent les intéressés…
    et que devant les choix un peu radicaux qui s’imposent et qui doivent être lancés, ils apparaissent pour ce qu’ils sont : élégamment prisonniers de forces financières ! (On gagne plus d’argent à vendre des voitures et des travaux de ponts routiers qu’à vendre des vélos et des garages à vélos !)

  3. Désolé de faire un peu d’ombre à ce portrait d’Alain Juppé en tant que cycliste bordelais. On ne peut oublier le dernier exemple du côté cour… la demande de M. Juppé en qualité de président de Bordeaux Métropole de supprimer la piste cyclable du pont autoroutier François Mitterrand au sud de Bordeaux, ce que la Préfet de Gironde a annoncé lors de ses voeux en janvier dernier et qui vient d’être réalisé….
    Cela au motif que l’emprise de la piste réduisait ponctuellement la largeur de la rocade qui passait de 3 voies à 2 voies juste avant le pont pour repasser à 3 voies sur le pont, générant ainsi de forts bouchons, notamment à la sortie des bureaux en fin d’après-midi…
    Résultat, les 300 cyclistes environ qui utilisaient cette piste, contre les dizaines de milliers d’automobilistes qui passaient sur ce côté du pont, doivent désormais faire un détour de 12 kms environ pour franchir le fleuve et emprunter le pont St Jean proche de la gare du même nom.
    Voir le tract d’appel à la manifestation organisée le samedi 30 juin sur ce sujet.

    • Il faut lire le tract pour bien comprendre. Il s’agit du pont qui fait la liaison avec la voie Georges-Lapébie, élément essentiel du réseau cyclable et des véloroutes, et la demande n’est pas de rétablir tel que le passage sur le pont, mais bien de construire une passerelle.

  4. Merci à Isabelle pour ce rapprochement entre les attitudes de deux de nos dirigeants ! Sur le dernier point avancé par Philippe de Savoie, je ne suis pas totalement d’accord. Les 200 millions € annuels demandés par la FUB à l’Etat pour abonder d’autres réalisations de « ponts de pierre », des pistes cyclables et stationnement vélo seront réalisés par les collectivités locales qui ont une politique cycliste. L’effet d’entraînement peut multiplier par 4 ou 5 un investissement qui profitera à qui ? Aux entreprises de BTP et aux fournisseurs de signalisation, d’équipements de stationnement etc. Elles et leurs fédérations ne s’y trompent pas et elles ont les moyens de jouer sur tous les tableaux en voulant être « acteurs de la mobilité« , le dernier néologisme à la mode ! A nous de les convaincre de faire jouer leur pouvoir un peu plus en faveur du vélo.

  5. Si Philippe est si peureux que cela, pourquoi a-t-il imposé la limitation à 80 sur les routes de campagne, contre l’avis quasi-unanime des principaux concernés : les habitants des campagnes ? Et à côté de cela, il est incapable de faire quelque chose pour le vélo, malgré la demande grandissante des principaux concernés : les citadins. J’ai comme l’impression que c’est plus une histoire d’argent que de peur.
    Bravo en tout cas à Alain Juppé, pour cette décision, et pour ce discours parfaitement construit et assumé.

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