La grande métamorphose de Bordeaux

Le livre de Michel Duchène, élu de l’équipe Juppé, nous en apprend beaucoup sur l’action municipale et sur la transformation au forceps qu’a subi sa ville. Si Bordeaux est passée du statut de ville endormie à celui de ville superbe, moderne et vivante, il n’y est pas pour rien et préfère le faire savoir. 

Que Bordeaux ait beaucoup changé, cela ne devrait pas vous avoir échappé. Lorsqu’en 1989 nous célébrions la naissance des Villes cyclables, Bordeaux était une ville pesante et ses habitants se cachaient derrières leurs murs. Michel Duchène nous explique quelle logique habitait Jacques Chaban-Delmas alors, ce maire issu de la Résistance qui cultivait sa modernité et sa forme physique. Chaban, c’était l’époque de la reconstruction et de la croissance illimitée, dont le danger était alors prophétisé par deux philosophes bordelais, Ellul et Charbonneau, que peu de gens lisaient. 

Juppé est élu maire en 1995, choisi par Chaban. Duchène nous raconte l’histoire du dauphin qui ne reniera rien de leur ancrage politique commun tout en menant une politique diamétralement différente.

L’écologiste Michel Duchène rejoint Juppé à la suite d’un accord électoral, et y reste. Il ne joue pas au modeste, la transformation c’est lui. Il en a les idées et c’est lui qui la mène. S’il remercie de nombreux collaborateurs, il égratigne sans gêne (et sans les nommer, heureusement!) quelques élus qui n’ont pas poursuivi selon sa vision ou qui ont lourdement freiné. Il a raison d’ailleurs, sinon qui se souviendrait de tout ça ? Et au-delà, c’est drôlement intéressant de voir la politique de l’intérieur.

Comment l’auto avait tué Bordeaux, par où la nouvelle équipe a commencé, quels outils elle a utilisé pour faire revenir les familles et les riches au centre-ville… Le bouquin est à la fois une histoire contemporaine d’une ville de France et un exposé des méthodes. 

L’art de mener les conseils de quartier vaut aussi d’être écouté, car ceux de Bordeaux réunissent jusqu’à 200 personnes ! Ce furent des espaces incroyables de pédagogie sans lesquels rien de ce qui a été fait n’aurait été accepté, nous raconte l’auteur. Une participation citoyenne multi-forme et très réactive, une formation des élus à la prise de parole en public et à la conduite de réunions en auront été les ingrédients.  Quant à l’opposition politique et aux commerçants, leur attitude et leur conservatisme n’est pas à leur honneur, mais Michel Duchène ironise aussi sur la prétendue influence politique des commerçants…

 J’ai beaucoup aimé le chapitre sur les « petites places » (j’en avais évoqué quelques unes ici) et les bancs, sur l’extension envahissante des terrasses et de la publicité. Le livre nous explique comment le mouvement d’étalement urbain provoqué par l’automobile a été contrecarré par la revitalisation du centre-ville. Une lourde affaire, multi-forme, bien au-delà de la cosmétique de façade. Un centre-ville doit être un quartier résidentiel où les familles se trouvent bien, insiste Duchène. C’est aussi la source de l’identification à la ville. Quand les commerces variés y sont, que les citoyens s’y plaisent les dimanches et que les gamins y jouent au ballon vous savez que vous êtes en train de gagner, nous montre-t-il. Mais pourquoi s’obstine-t-il à parler de déplacements «doux»? 

D’autres opérations nous sont décrites, telles que le carnaval des deux-rives ou les piques-niques de septembre, tous ayant vocation d’intégration. Certaines, comme la fête du fleuve et du vin, ont été dévoyées par ses successeurs, ce qui fait que Michel Duchène s’en détache avec un certain mépris.

Le livre montre échecs comme réussites d’une action politique intimement liée à un maire bien plus qu’à une idéologie, sans discontinuer depuis 25 ans. Il évoque aussi la difficulté à trouver des citoyens qui s’investissent, et l’absence fréquente de soutien des autres élus, mais aussi la chance d’avoir des associations qui font vraiment le boulot. Velocité est souvent nommée. 

Duchène est fier du Pibal (que j’ai moqué) et du tramway, dont il nous raconte l’inauguration… La présence du Président de la République et d’une foule énorme n’y a rien fait … il était en panne. Trop chargé de passionnés il avait cassé !!! Un épisode tragi-comique, selon ses mots, qui n’en est pas moins le jour du début de la révolution urbaine de Bordeaux. Quant à la navette électrique, avec arrêts à la demande et itinéraire marqué sur le sol, je voudrais bien en voir d’autres ailleurs. 

Ceci dit les débats ont souvent été violents, à la hauteur de la radicalité des décisions prises. Et aujourd’hui ? c’est encore la même chose, le débat reste coincé sur le stationnement et les bouchons !!! Aucune solution n’est pourtant possible, sauf à changer de mode de vie, fait savoir M. Duchène.  Le mitage du terrain environnant continue lui aussi. « Nous payons ici le mille-feuille administratif français et le caractère approximatif des règlements d’urbanisme hors agglomération. » Le nouveau danger pour Bordeaux c’est aussi l’excès de visiteurs touristiques. Rien n’est jamais acquis et la vigilance doit être permanente.

Mais l’heure est à des décisions bien plus radicales encore, et c’est sur un appel à l’action que se termine ce passionnant bouquin. 

Tout le monde devrait lire ce livre qui concerne une des plus belles villes de France et qui donne à voir les difficultés de l’action municipale, et la fierté qui peut en découler. Ce livre est une leçon d’urbanisme comme d’action.
De plus il se lit agréablement parce que M. Duchène, dont le parcours n’a rien à voir avec celui de Juppé, n’est certainement pas un simple écolo pragmatique, ou même un écolo qui agit. Il est aussi un homme qui réfléchit à ce qu’il fait et qui sait en être fier. 

Michel Duchène
La grande métamorphose de Bordeaux
éd. de l’Aube, novembre 2018
22€

Lectures complémentaires

  • «La Grande Métamorphose de Bordeaux», c’est le titre du livre de Michel Duchêne (sic), vice président de la métropole. Francebleu, 5 décembre 2018, 2mn. Il « ne cite qu’en passant le directeur de l’agence d’urbanisme de la Ville, décédé et oublié aujourd’hui, Francis Cuillier. » Merci … J’aurais dû y penser, pendant que je pensais à d’autres oubliés, et à quelques débats personnels. 
  • Michel Duchène, portrait dans le Monde. Mars 2009. « L’ancien Vert Michel Duchène veille sur les grands projets du maire. »
  • L’article « Portland-sur-Garonne » par Michel Duchène, en annexe de son livre. Un rêve éveillé dû à un voyage d’étude à Portland, en 1992. A partir des similitudes qu’il voit entre les deux villes il rêve de ce que pourrait devenir Bordeaux … qui ressemble furieusement à ce qu’elle est devenue ! 
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3 réflexions au sujet de “La grande métamorphose de Bordeaux”

  1. Nous sommes arrivés à Bordeaux à la fin des années 80, fin de l’ère Chaban, et je crois que nous avons vu le pire… Alain Juppé est arrivé et avec lui un grand projet. Il faut dire que la ville avait un potentiel énorme. Évidemment on a râlé contre les travaux très importants et (trop) longs, mais d’une ville tournant le dos à son fleuve emblématique les habitants on pu à nouveau profiter de ce fleuve si particulier. En effet, si les façades XVIIIèmes ont été magnifiées, l’espace a été dégagé pour le tramway et la circulation piétonne d’abord, et pour les «deux roues» (sic) également… alors, naturellement aujourd’hui certains regrettent le trop-plein de touristes, un certain aspect ville-musée…
    Pour ce qui est du déplacement à deux roues nous avons la chance en Gironde de bénéficier d’une géographie sans trop de relief et d’un réseau agréable de pistes cyclables. Il y a encore beaucoup à faire c’est certain, ne serait-ce que dans l’attitude de tous les utilisateurs du déplacement (sic) comme partout ailleurs, je suppose.

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    • Je crois qu’il faut être très vigilant pour ne pas tomber dans le travers du « trop plein de touristes ». Les exemples ne manquent pas, Amsterdam étant le plus connu, de villes qui perdent leur âme à vouloir trop en faire pour « embellir ». Pour les villes qui ont du potentiel, comme Bordeaux, le risque se matérialise si on n’a pas une approche pro-active et qu’on laisse faire « le marché ».
      Même si le principe ne me plait pas énormément, je crois qu’il n’y a pas vraiment d’alternative à une politique claire (discutée et annoncée) puis ferme pour garder l’équilibre entre l’usage des bâtiments: location pour habitation (les collectivités doivent acquérir certains biens pour les mettre en location à des prix permettant une diversité sociale), propriété résidentielle, contrôle de la sous-location, commerces avec une certaine variété (pas que des souvenirs, des fringues et de la restauration), bureaux pour les activités qui ne consomment pas trop de déplacement, services publics.
      J’ai visité Lisbonne vers 2005 et au printemps dernier. Certes il y a des zones devenues plus agréables suite aux aménagements notamment piétonniers et cyclables, mais la vie locale disparait et la cité est envahie de touristes alors que les habitants sont relégués en périphérie.
      Vos propos confirment que les dirigeants ont fait preuve de vision et d’anticipation depuis 25 ans. On espère qu’ils iront jusqu’au bout en prenant tôt les mesures qui contiendront ce phénomène (si ce n’est déjà fait).

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