Le décès de Keizo Kobayashi a bouleversé le monde des historiens du cycle et des collectionneurs, d’autant que le silence l’a couvert pendant quelques semaines, et qu’il continue à le faire. J’ai cependant reçu deux témoignages d’historiens, assortis de photographies. Les voici.
- Jacques Seray, le premier accueil en France
- Visite au cimetière
- Angel Giner, l’ami espagnol
▶️ Keizo Kobayashi est décédé le 14 décembre 2025, 12 janvier 2026
Jacques Seray
C’est à la mi-mars de 2026 que l’historien Jacques Seray, m’envoya une photo de Keizo Kobayashi prise par lui en 2002 lors d’une réunion de la commission culturelle de la FFCT qui se tenait au musée d’Art et d’Industrie de Saint-Etienne. C’était, me précisait-il, peu après le décès du fils de Keizo, malheur immense dont Keizo ne parlait pas. Il restait « emmuré dans sa douleur » et abandonna la vélocipédie, pris également par la nécessité de gagner sa vie, me dit Jacques. Je me souviens de cette période où les besoins d’un correspondant en France pour le Bike Culture Center de Tokyo se raréfiaient.
La suite du récit de Jacques concerne une période non datée mais forcément bien postérieure :
Toujours est-il qu’il avait renoué avec la vélocipédie et cela de manière physique. Il enfourchait gaillardement des vélocipèdes à pédales, participant à des rallyes et des manifestations spécifiques. Et, visiblement, il y prenait plaisir, sa jovialité nouvelle faisait chaud au cœur. Des photos le montrent déployant une forme d’exubérance, en 2015, lors du commémoratif Paris-Avignon, sur les pas des frères Olivier lors de leur périple de 1865.
J’avais moi-même été mise au courant du drame, bien après le voyage de 2015, par une confidence de quelqu’un qui savait. Le silence de Keizo a alors contribué à rendre nos rapports plus difficiles car je marchais désormais sur des oeufs, espérant qu’il m’en parle, ne serait-ce que brièvement, afin que la flaque d’eau noire se dissolve. A cela la maladie est venue s’ajouter et les circonstances m’ont permis alors de ne pas l’écouter me dire qu’il avait un cancer, trop tard à la fin d’un pesant déjeuner à trois, agacée que j’étais par son manque d’effort de conversation. Je me suis trouvée dénuée du grand courage, ou du sursaut d’humanité, qu’il aurait fallu avoir à ce moment-là, avec un Japonais qui plus est, du moins à mes yeux.
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A Kobayashi nous devons une oeuvre unique et fondatrice, Histoire du Vélocipède de Drais à Michaux, 1817-1870, éditée à compte d’auteur avec le soutien du Bicycle Culture Center de Tokyo, dont nous n’avons toujours pas d’équivalent en France. Cette oeuvre de jeunesse fut comme un tonnerre qui remet tout à plat, et ne fut suivie d’aucune.
A Seray nous devons un catalogue entier, tout écrit à partir de sa retraite de l’Imprimerie Nationale où il était correcteur, et avec qui j’avais des discussions passionnées au restaurant libre-service du centre commercial Beaugrenelle. J’en cite ici certains très importants pour nous, traitant chacun des rapports entre le sport cycliste et le journalisme :
- Pierre Giffard, précurseur du journalisme moderne, Du Paris-Brest à l’affaire Dreyfus, Le Pas d’oiseau 2008
- Richard Lesclide, du Vélocipède illustré à la table de Victor Hugo, Medias Com France, 2009
- La presse et le sport sous l’Occupation, Le Pas d’Oiseau, 2011.
Jacques Seray en a écrit beaucoup d’autres, publiés notamment chez l’éditeur Le pas d’oiseau. Une liste incomplète en est donnée par wikipedia.
Jacques me raconte sa première rencontre avec Keizo, à l’époque où le Français avait déjà à son actif la « mort » de Sivrac (une pure invention) :
Il était arrivé du pays du Soleil levant en 1974, avec le projet de s’installer en France et d’y faire des recherches sur les origines du vélocipède, en fait sur celles du vélo lui-même. Peu après, il prit contact avec moi.
Le fait que Seray roulait sur un Singer n’y était pas pour rien.
Son immersion dans le fait cycliste était alors totale. Dès 1984, il avait publié un incroyable « répertoire des livres en langue française édités entre 1818 et 1983 ». Et je me revois veillant à la typographie et à l’illustration de l’ouvrage.
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Visite au cimetière
Avant de vous montrer la photo, j’ai tenu à me rendre moi-même sur sa tombe. Le cimetière de Noisy-le-Roi ne figure pas sur les cartes, contrairement à celui de sa voisine. Pour vous y rendre vous pouvez prendre le tramway qui relie Saint-Germain-en-Laye (lieu de naissance de Louis-XIV) à Saint-Cyr-l’Ecole, à l’arrière de Versailles. Exploité par une filiale de la RATP depuis fin 2025 (après une filiale de la SNCF1Source : wikipedia), le T13 (son nom de code) accepte sans barguiner vos vélos (et ne met qu’un seul « composteur », peu visible, à l’entrée du quai). 1 km seulement sépare la gare de Noisy-le-Roi et son cimetière. L’urne funéraire se trouve tout au bout comme je vous l’avais déjà indiqué. Les cendres de Keizo y ont été déposées en toute discrétion.

Je ne doute pas que cette photo vous fera percevoir un aspect de Keizo, celui de la douleur qui allait le ronger. Elle sera plus tard masquée par l’exubérance démonstrative des évènements publics, la notoriété, la convivialité.
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Un plan de situation dans le cimetière avait été mis dans le premier article. Un plan d’accès est en bas de cet article (et j’ai fait une erreur, ce n’est pas la case 3 mais la case 7 qui accueille les cendres.)
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Angel Giner, l’ami espagnol
Peu de temps après, le 28 mars 2026, je recevais un mot d’un inconnu pour moi, Angel Giner, se présentant comme correspondant de Keizo en matière d’histoire du cycle, me relatant son amitié avec lui, et le fait qu’il venait d’apprendre son décès.
Naturellement je lui demandais … qui il était, et, rapidement je l’invitais à m’en dire plus sur Keizo et à m’envoyer des photos. Voici ses photos et son témoignage, résumé par moi de ses courriels en espagnol.

Le 28 février 1998 Keizo avait rendu visite à Angel et sa famille à Zaragosse, avant d’aller le lendemain à la chapelle Notre-Dame de Dorleta (pays-basque espagnol), patronne des cyclistes espagnols. Keizo s’y intéressait, et avait déjà visité l’italienne (Ghisallo) et la française (la mienne, à Labastide d’Armagnac).

Sur cette photo prise à ND de Dorleta, de gauche à droite : Keizo, 50 ans; Norika, sa fille, 18 ans; Sumi, son épouse, 52 ans; Youhei, son fils, 16 ans.
Toute la famille Giner fut reçue deux ans plus tard dans la famille de Keizo, alors rue Botzaris à Paris en face du parc des Buttes-Chaumont, et c’était déjà il y a 26 ans. Angel se souvient avec délice du repas préparé par Sumi ! Leur dernière rencontre remonte à 13 ans à Paris. Ils déjeunèrent au Grand Colbert, une brasserie traditionnelle et élégante de la rue Vivienne dont il garde aussi un souvenir ébloui. A partir de 2004 ils usèrent beaucoup de la messagerie électronique.
Comme il arrive souvent ils se loupèrent plusieurs fois. En 2008 Keizo visita Barcelone et Saragosse, s’intéressant aux vélos municipaux en libre-service, mais Angel n’était pas là. En 2018 à Londres l’un avait quitté la conférence internationale d’histoire du cycle lorsque l’autre arrivait 2 heures après.

Conference de Londres
Avant de partir pour notre Paris – Avignon, en 2015, Keizo lui envoya deux photos avec sa fille Noriko tenant dans les bras son petit Nathan (9 mois).


Colleccyclisme
Angel Giner est l’auteur d’un livre sur Bahamontes (El tour de Bahamontes, 2014), mais s’il a connu Keizo c’est par le biais de Colleccyclisme. Et là je découvre un monde oublié …
Il raconte :
Il s’agit d’une modeste revue créée en 1979 ou 80 par Roger Chervet (de Dijon), Guy Crasset, Jean-Pierre Maruola (décédé en 2024) et quelques autres. Elle avait été précédée par Coups de pédales, une sorte d’internet avant la lettre des fans de documentation cycliste, réunissant des documentalistes de toute l’Europe pour vendre ou acheter livres, revues, annuaires etc …
Il y avait Keizo Kobayashi, Serge Laget, Stefano Flori, René Jacobs (Belgique), auteur de VELO, l’annuaire cycliste international très utilisé par les journalistes.
Pour Coups de pédales, dont je n’avais pas plus entendu parler que de Colleccyclisme, j’ai trouvé les descendants : Coups de pédales. Vous y trouverez des archives.
Angel continue en évoquant la grande époque du Sportsman … une librairie « dans laquelle on rentrait avec respect » (selon mes mots), et que Angel confondait pour l’adresse avec le marchand de sacoches et accessoires proche de la gare de Lyon.
Angel Giner est avant tout un cycliste sportif, ouvert à de nombreux domaines connexes, à qui Keizo envoyait régulièrement de la documentation, par exemple sur le voyage de Paris à Avignon ou sur les frères Olivier. Je lui suis très reconnaissante de son témoignage, qui complète celui de Jacques Seray et le mien.
Se rendre au cimetière de Noisy-le-Roi

Le petit point rouge vous indique où se trouve le coin des urnes. Le tramway T13, roulant entre Saint-Cyr l’école et Saint-Germain-en-Laye, sera votre meilleur allié. Ces deux terminus s’atteignent par RER. N’oubliez pas de composter (tamponner, valider) à l’entrée du quai !!!





Merci Isabelle pour ce bel article et la découverte (pour moi) de Keizo Kobayashi, qui apparait comme une personne très attachante sur de nombreux points, et que tu as eu la chance de connaître. Merci pour lui (et sa famille).