Zones à trafic limité et politiques de mobilité, ça ne passe pas

15 agglos françaises ont annoncé être dans la démarche « zone à faible émission ». Dans le bon sens, mais pas assez vite, pourrait-on dire. Le rapport du GIEC et les anomalies climatiques que nous vivons nous montrent que nous n’avons plus le temps de prendre des décisions médiatiques et compliquées. Greenpeace alerte sur la reprise des augmentations de gaz à effet de serre en France. Le Forum Vies Mobiles nous invite à changer de mode de vie plutôt qu’à améliorer pas à pas l’existant. Les transports et l’agriculture sont les premiers concernés par le changement climatique. 

15 agglomérations auront quelque chose à montrer. Dans deux ans

  • 15 villes françaises se sont engagées à créer des zones à trafic limité, ou au moins que quelquechose se voit d’ici 2020 (on est fin 2018). Qu’elles soient des ZTL (zone à trafic limité) ou des Zèdefeu (ZFE, zones à faible émission), elles sont calées sur la fameuse vignette Crit’air. Elles ont présenté leur affaire le 8 octobre à Paris1.

Les métropoles de Marseille, Toulon, Nice, Montpellier, Grenoble, Saint-Etienne, Clermont-Ferrand, Strasbourg, Reims, Paris et Rouen ont signé le 8 octobre une belle affiche, et présenté leurs actions. Bordeaux, Lille et Nantes, pour les grandes, n’en font pas partie.
Bordeaux parce qu’il faut d’abord digérer l’affaire du pont de Pierre fermé, Lille et Nantes parce qu’elles ne figurent pas parmi les villes les plus polluées (et donc prioritaires). Mais Nantes, comme Paris, a de toutes façons déjà une ZTL, et Lille prépare son péage inversé.

  • Dans les villes signataires les actions semblent souvent timides. Piétonisation de certains secteurs à Marseille, transports en commun, recharges électriques, co-voiturage etc à Lyon, mais aussi une Zèdefeu pour les poids lourds et autos privées; à Montpellier, ZFE sur le périmètre de l’aire piétonne en 3 phases, logistique d’abord puis tous véhicules; extension enfin jusqu’à l’autoroute. A Nice, transports en commun, parcs relais, plantation d’arbres, voitures électriques en libre-service semblent avoir pour objectif premier de valoriser la Promenade des Anglais. Partout transports publics, bornes électriques et « voies douces » pour les vélos tiennent lieu de mesures efficaces à tout coup, et à court terme.  Grenoble à déjà un échantillon de ZFE depuis le 1er janvier 2017 sur son centre-ville élargi. En 2025 seuls les véhicules de livraison à basse émission seront autorisés sur 10 communes, avec une mise en oeuvre progressive à partir de janvier prochain. 

Ces villes ont toutes demandé que soit possible le contrôle automatique des ZFE, c’est à dire « digital », ce qui sera fait lorsque la CNIL aura réglé la question de la protection des données personnelles. Aucune n’envisage de moyens physiques ou humains, aucune ne se préoccupe de la consommation d’électricité que ces dispositifs automatiques induisent. 

Pourtant, toute décision ne devrait-elle pas être évaluée au regard de son impact écologique ? 

La veille, publication du rapport sur l’évolution du climat …

La veille, justement, le GIEC (Groupe intergouvernemental sur l’évolution du Climat) avait rendu public son rapport sur l’Etat de la planète. Il est plus qu’alarmiste2, et conforte toutes les mesures « anti véhicules motorisés », tout en soulignant que c’est maintenant, et pas dans deux ans, qu’elles doivent être prises. 

Tout porte à croire que l’opinion et les décideurs sont prêts dans leur tête à des mesures radicales. Pourtant, ainsi que le soulignait le Forum Vies mobiles le 2 octobre, nous ne faisons encore qu’accompagner le mouvement. On cherche à améliorer l’existant, dominé par l’automobile, avec notamment des carburants qui ne sont pas radicalement mieux ou des transports en commun plus étendus, au lieu de chercher à changer les modes de vie. 

Le Forum Vies mobiles appelle à changer les modes de vie, pas à améliorer l’existant

Les traités se suivent mais ne se voient pas, et le problème du vélo c’est qu’il dure longtemps et est étranger au capital industriel3. Seules la marche et le vélo relèvent de politiques sans gros investissements: il suffirait de réaffecter des voies, msieurs-dames. 

Comment penser à la fois crise climatique et guerre économique face à la Chine qui détiendra bientôt le monopole de la voiture électrique? Sur quoi réfléchit-on si on ne se demande pas d’abord quel est le rôle de la mobilité ? Comment prendre des décisions si l’on n’instaure pas une hiérarchie? Quel rôle a encore l’Etat s’il n’évite pas la fragmentation des décisions ? Urbanisme, enseignement, santé publique ont tous à voir avec la mobilité, laquelle est conditionnée par le choix des lieux des services publics ou privés et les règlements d’urbanisme. 

Le forum concluait sur le fait qu’il fallait relativiser le rôle de la technologie dans la décarbonisation. Il appelait à réduire les vitesses4 pour tout simplement réduire la place des modes carbonnés, il appelait à arrêter de valoriser la mobilité ! 

Les « bonnes idées » doivent être cernées, elles relèvent souvent de fausses évidences

Les exemples donnés dans ce blog et ailleurs montrent que les « effets cachés » ne doivent pas être occultés. Nous n’en sommes plus à l’heure des décisions « en l’air » du genre « transports gratuits »5, ou pas chers, « expérimentaux », « montrant que » ou « allant dans le bon sens ». 

Nous devons être radicaux et prendre des mesures à effet immédiat. Faire participer la population n’est pas forcément le plus idiot. 

Mieux vaudrait se renseigner avant de twitter

Greenpeace, le 8 octobre : 

« le rapport du GIEC confirme l’absolue nécessité de relever les engagements climatiques des pays de toute urgence et avant 2020.

Les émissions de gaz à effet de serre de l’hexagone sont en hausse pour la troisième année consécutive et aucune mesure ambitieuse n’a été prise pour transformer en profondeur les secteurs les plus émetteurs, à savoir l’agriculture et les transports.

Emmanuel Macron ne peut pas se cacher derrière l’argument d’une énergie “décarbonée”, le nucléaire, alors que cette technologie est sale et dangereuse. Il ne peut pas non plus se cacher derrière des effets d’annonce et autres mesurettes sur les secteurs les plus émetteurs. La solution que la France doit apporter pour le climat, c’est une véritable transition de son modèle énergétique vers les renouvelables ainsi qu’une refonte de son système de transports et de son modèle agricole”. « 

Lire aussi :

Le Monde du 17 octobre 2018 : 

  • page 7 : La France s’éloigne de ses objectifs sur le climat, Pierre Le Hir. Une étude publiée aujourd’hui sonne l’alarme. Nous sommes en retard dans tous les domaines et cela s’aggrave. Dans les transports nous faisons du sur-place, et nos émissions de carbonne dépassent les plafonds prévus. Conclusion il ne faut pas changer la donne à la marge mais en profondeur. 
  • page 4 : Les transports, nouveau défi des ONG, Olivier Razemon.
  • page 4 : La mobilité doit être mise au coeur de l’enjeu climatique, entretien de Dominique Buffier avec Bruno Gazeau, président de la FNAUT.

Inondations : les maires s’opposent au PPRI. La Dépêche, 28 mars 2018. Retrouvé par Olivier Razemon. Et 6 mois plus tard … Excellente illustration des processus en cours. On voit mais on ne veut pas voir, on sait ce qu’on a, pas ce qu’on aura, et pis on est paresseux ( à force de pas bouger…)

—Notes—

  1. Le journal Le Parisien du 18 octobre rapporte que la sénatrice Fabienne Keller vient de remettre un rapport sur les péages urbains. Rapport d’information numéro 56, fait au nom de la commission des finances : Rapport sur les outils financiers permettant d’optimiser la gestion des flux de transports en milieu urbain. Elle appelle les villes françaises à s’en inspirer, avec un nom meilleur tel que « contribution anti-congestion. » Rien n’empêche des exonérations, afin de ne pas tomber dans l’injustice, insiste-t-elle. Voir son fil twitter. @M_Chassignet poste aussi ceci : Au moment où de nombreux médias parlent de péage urbain, un rapport de l’OCDE sur leur impact social vient d’être publié. Les péages urbains n’accentuent pas nécessairement les inégalités, d’autant que des exemptions sont possibles pour les plus fragiles. Ajouté le 18-10
  2. Sur le rapport du GIEC le journal Libération titrait : Le rapport glaçant du Giec. Texte ici : Libé rapport GIEC.
  3. Toutes les infrastructures de transport sont du temps longs puisque toutes les solutions de mobilité actuelles existaient déjà en 1900, trains, métros… Mais elles exigent de lourds investissements et des travaux très longs
  4. 80% de nos concitoyens rêvent de ralentir, selon le forum Vies mobiles.
  5. L’étude réalisée sous la houlette de Jacques Rapoport sur l’hypothèse de la gratuité des transports à Paris montre que cela n’aurait quasiment pas d’effet sur le trafic routier mais un fort effet, à la baisse, sur la marche et le vélo !!!? Voir Francebleu, 2 octobre.
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12 thoughts on “Zones à trafic limité et politiques de mobilité, ça ne passe pas

  1. La croissance démographique est le seul moteur de notre croissance économique. cf. The Limits to Growth
    Avoir un enfant en moins serait de loin le geste le plus écologique? Cela me fait penser à un passage de la série Utopia.
    Plus localement : la politique de mobilité à Reims est une vaste blague. Une véloroute le long d’un canal ne fait pas une politique…

    • Plus exactement, était le seul moteur de la croissance économique jusqu’à l’exploitation des combustibles fossiles à partir de, grosso modo, 1800. Cf. Jean-Marc Jancovici dans « Dormez tranquilles jusqu’en 2100. Et autres malentendus sur le climat et l’énergie » (Odile Jacob, 2015).

      • Oui, Jeanne, c’est vrai en ce qui concerne l’apport en énergie nécessaire à la croissance, mais cela reste vrai en terme de consommation, ce qui entraine ‘de facto’ le phénomène de surconsommation des ressources, d’autant plus que l’individu a beaucoup de mal à se raisonner face à l’offre pléthorique !!
        Dit autrement, si le monde entier (surtout les riches, cad nous !) se décidait à vivre dans une ‘sobriété bienheureuse’, nous pourrions vivre heureux et nombreux sur une seule planète !!

  2. Je suis choqué qu’on puisse inclure la décision d’avoir un enfant en moins comme une mesure de préservation de la planète. Le rubicon est franchi.
    D’autres mesures efficaces pourraient être ajoutées. L’inclusion de cette « solution » (ultime?), est idéologique. En relayant cette « info », vous concourrez à banaliser l’idée que les êtres humains sont le problème alors que c’est leur comportement, leurs décisions qui posent problème.

    • C’est une vraie question en effet ! Cela nous renvoie à notre conception du monde de demain, et je vous rejoins sur la crainte d’une pensée égoïste sous-jacente : « je ne vois pas pourquoi je devrais baisser mon niveau de consommation, il suffit d’être moins nombreux sur terre ! » ou bien « Oui, certains pays/continents consomment moins ‘per capita’, mais ils sont tellement nombreux que ça revient au même… »
      Ceci étant dit, et les ressources sur terre n’étant pas infinies, il y aura bien un moment ou la population mondiale devra se stabiliser, si possible de manière douce, et ceci quel que soit le niveau de consommation individuel moyen.
      Bref, la consommation mondiale étant le produit de la consommation individuelle moyenne multipliée par le nombre d’habitants, les efforts sur les deux termes sont efficaces ET nécessaires !! N’oublions surtout pas que si NOUS ne faisons pas l’effort, la nature le fera pour nous !!

  3. On ne réussit pas le «pas à pas» donc essayons plus drastique ? Mouais et pourquoi est-ce que ça serait mieux suivi ? Il faudrait peut-être se l’avouer, l’humanité n’est clairement pas prête pour ce défi même si elle en subira lourdement les conséquences. Seule une sorte de dictature mondiale pourrait relever le gant et même si c’était possible est-ce que ça serait souhaitable ?

    • Je vous laisse apprécier (la morale contre la survie ?). N’empêche que les lourdes conséquences ont déjà commencé : Inondations dans l’Aude, les « épisodes méditerranéens » seront de plus en plus intenses – Avec le réchauffement climatique, les scientifiques prévoient un renforcement des pluies diluviennes et des crues éclair dans le sud de la France. Le Monde, 15 octobre 2018.

    • En tout cas, la question mérite d’être posée car nous savons tous que la part riche de l’humanité n’est pas prête à abandonner son « confort » pour une « sobriété », fut-elle bienheureuse. D’ailleurs comment pourraient-ils le savoir s’ils n’essaient pas ? Le commun des homo-automobilis ignore ce que c’est que de ressentir la liberté du déplacement à vélo et son impact vivifiant sur son physique et son psychisme.
      Si nous comptons sur la responsabilité individuelle pour changer les habitudes (celle là et toutes les autres) il nous faut bien compter un siècle ou deux. A ce train là, nous le savons maintenant, ce n’est pas la responsabilité individuelle qui aura réglé le problème, mais les pénuries, les guerres, les famines et les épidémies !!
      Nous avons donc le choix : soit nous attendons la correction (désagréable), soit nous agissons de façon volontaire, décidée et efficace pour limiter la casse écologique et humaine (car casse il y aura dans tous les cas).
      Dit autrement, il est bien possible que nous ayons le choix entre une ‘dictature’ éclairée et bienveillante et œuvrant pour le bien commun (??) ou une vraie et belle dictature, qui n’aura aucunement le soucis du bien commun mais uniquement la préservation des acquis d’une minorité. Et le choix, c’est maintenant!

  4. A Bruxelles, les enfants manifestent toutes les semaines contre la pollution (voir Mon air-mon école). Bien que les données sur la pollution soient sur Ireceline les habitants font maintenant leurs propres mesures. La zone à basse émission est en place avec des caméras partout pour le contrôle. Si vous venez à Bruxelles avec votre plaque française, vous recevez automatiquement 150 € d’amende, même si votre voiture est aux normes. Il faut s’enregistrer avant de venir. Anvers fait de même. Je n’ai pas encore commandé la vignette Crit-Air pour ma voiture qui ne bouge presque pas.

  5. Encore merci Isabelle pour cet article (et tous les autres !). J’adore le dessin du bateau qui coule, c’est tellement vrai ! J’ajouterai que j’apprécie également beaucoup le ton et le niveau des commentaires, qui expriment des opinions parfois très différentes, mais toujours dans le respect de l’autre ! Bravo !

  6. Les zones à circulation restreinte seraient une bonne chose si elles étaient vraiment à circulation restreinte. Le fait d’interdire les voitures anciennes (qui représentent une minorité du parc et sont les seules voitures un peu sympas à regarder) pour favoriser le renouvellement encore plus rapide du parc, au profit de véhicules modernes démesurés, bourrés d’électronique polluante, et pas beaucoup moins polluants à l’échappement, n’est pas une bonne nouvelle pour la planète.
    Laissons les gens rouler avec ce qu’ils veulent, mais pas où ils veulent. On ne devrait plus venir du tout en ville en voiture si on n’a pas une vraie bonne raison (je n’ai pas dit « une mauvaise excuse »). Idem pour tous les petits trajets, même hors des villes.

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