Les « exclus du transport » ont parfois besoin de l’automobile

Les 6èmes rencontres de la mobilité inclusive ont bousculé quelques ron-ron bien pensants. Dans la situation actuelle, ce sont les plus isolés et les plus fragiles qui ont le plus besoin de l’automobile. Double injustice qu’associations, et pouvoirs publics parfois, s’efforcent d’adoucir. Un grand journal, un congrès et un programme national vont dans le même sens.

Les cyclistes n’aiment pas l’automobile et sont persuadés que 50% des trajets au moins devraient être faits à vélo. Bien sûr. Le Shift project réfléchit à tous les moyens d’assurer la mobilité sans auto même dans les endroits de « moyenne densité » sans transports publics, et montre que rien ne vaut le vélo pour le climat. Tous nous savons que ce qui s’appelle « carbone », ou énergie fossile, s’épuise, et personne ne s’en plaint tant cela contribue au désastre écologique en cours. La route est coupable et les progrès n’y changent rien nous avait également montré l’agence de sécurité sanitaire…

Les transports sont responsables de 29 % des émissions de gaz à effet de serre de la France. C’est, de loin, le secteur le plus polluant, devant l’agriculture (17 %) et l’industrie manufacturière (11 %). 
Le Monde, 10 décembre 2018

Nous sommes bien d’accord, et pourtant pour les plus isolés ou les plus fragiles l’automobile reste indispensable. Un excellent article du magazine du Monde l’a montré le 15 février dernier1. 

Sans permis. Mickael doit parcourir chaque jour 80 km sur son scooter déniché sur le bon coin. Le Monde, magazine, 15 février 2020.

Adapter le système automobile aux personnes les plus en difficulté

Lors des 6èmes rencontres de la mobilité inclusive, début février, on a aussi beaucoup parlé d’automobile et de permis de conduire, commençant par réfléchir à des adaptations : co-voiturage, transports à la demande, autopartage, taxis et même VAE… alors qu’on sait bien que nous devons changer de musique. Je remarquais aussi que l’on ne se demandait jamais si les personnes en question avaient le permis de conduire, ni quelles étaient les distances à parcourir. Je commençais même à m’impatienter, craignant que l’on ne parle que véhicules motorisés et de plate-formes de mobilité2.

Je me souvenais de la première de ces rencontres, où l’organisateur, l’association WeMoove3, s’était fait déborder par les orateurs, qui tous avaient terminé sur le vélo4. 

Le Laboratoire de la mobilité inclusive regarde les choses en face. 

L’après-midi on nous a d’abord montré que les jeunes ruraux étaient extrêmement mobiles, courraient la campagne avec leurs copains, se rendaient à l’école, puis étaient pensionnaires au lycée, quittaient encore plus leurs bases pour les études supérieures et pour le travail… rien à voir avec les jeunes de grandes villes ! C’était l’apport sociologique.

Mais une fois établi agriculteur, ou ouvrier, ou toute autre profession, le voilà absolument coincé, tout comme de nombreuses personnes. L’article du Monde l’a très bien montré aussi. 

Vincent Kaufmann

L’apport scientifique est venu de Vincent Kaufmann, enseignant la sociologie à la prestigieuse école polytechnique de Lausanne, directeur scientifique du forum Vie Mobile. Il déroule d’abord l’idée que la mobilité d’une personne c’est aussi une mobilité personnelle.

  • On se déplace pour devenir quelqu’un d’autre. 
  • La mobilité dépend des raisons de se déplacer, et de l’accessibilité des lieux où se rendre.
  • Ensuite vient l’aptitude à se déplacer (la « motivité »), technique, financière, mentale ou cognitive. 

L’automobile est par essence inégalitaire, nous dit-il, comme l’injonction à la mobilité, qui ne tient compte ni du sexe ni du rythme de vie. 
Nous rêvons tous d’une mobilité universelle de type « carte orange » mais en réalité ce qui passe avant ce sont les politiques du logement, la répartition spatiale des raisons de se déplacer, les horaires, l’emploi. La gestion du transport doit venir après, insiste Kaufmann. 

Alors on dira, à bon droit si l’on parle climat, que l’on peut et doit se passer de mobilité carbonée. Mais écoutons ce qu’ont à dire les personnes qui vivent loin de tout. L’auto au fin fond de la campagne c’est la liberté de cette dame de 60 ans que ses parents ou grand-parents n’avaient pas. L’auto pour poser les enfants à l’école c’est le lieu qui ne sera jamais « auto-partagé » car c’est le seul endroit où parent et enfants se parlent. Voilà par exemple pourquoi Xavier Bertrand, président de la Région des Hauts-de-France (Nord – Pas-de-Calais + Picardie) est venu nous dire qu’il préfère aider pour l’essence plutôt que de forcer au co-voiturage qui ne marche pas, louer les autos administratives à prix très bas plutôt que de laisser les gens voir s’échapper les possibilités d’emploi, permettre d’utiliser les transports scolaires pour 1 €, et les TER pour toute la famille pour 2€ chaque WE, et même que ça, ça fait un véritable tabac, nous dit-il. 

Soyons réalistes

Grâce à ce pragmatisme, on en vient à pardonner un peu plus les petits arrangements avec l’automobile … bien que Vincent Kaufmann ait conclu son intervention comme en aparté en disant que le vélo était l’avenir, et que c’était le véhicule qui avait le plus fort potentiel. 
⇒ La SNCF n’avait-elle pas commandé une étude montrant que la mobilité sobre était le seul moyen de ne pas crever de chaud ?
⇒ Le Shift project n’avait-il pas conclu que « Le changement de cap nécessaire exigera une série de mesures qui augmenteront l’attractivité des mobilités alternatives, mais réduiront aussi celle de la voiture individuelle »? 

Le magazine du Monde, 14 février 2020

Le ministère propose son aide

Le ministère lance justement un appel à expérimentations pour aider au développement de nouvelles solutions de mobilité. Ouverte à tous les acteurs de la mobilité (collectivités, entreprises, startups, associations, etc.), elle vise notamment les solutions telles que le covoiturage, l’autopartage ou le transport à la demande. Le ministère ne cite pas le vélo, on en a l’habitude, mais peut-être est-ce lui qui gagnera le gros lot, ou des systèmes de navettes ferroviaires automatiques assorties à des stationnements de vélos très efficaces? Si les solutions proposées sont « illégales », comme le co-voiturage en groupe ou des services rémunérés entre voisins, on trouvera des arrangements, précise le ministère, et on changera la loi après. Les territoires auxquels le ministère pense sont justement ceux qui ne bénéficient pas aujourd’hui de transport en dehors de la voiture individuelle, et dont une partie de la population est réellement coincée (chômeurs, handicapés, mères de famille, etc), ceux que l’article du Monde ou le forum de la mobilité inclusive décrivent. Plus d’informations sur le site de France-Mobilités

Que nous ayons raison sur la nocivité de l’automobile, nul n’en doute, mais qu’il soit inutile de bousculer ceux qui payent déjà la double peine, comme dit encore le magazine du Monde, le Gouvernement l’a sans doute compris.  

« C’est à ceux qui peuvent pas bouger
qu’on demande d’aller bosser le plus loin » 

Le Magazine du Monde, 15 février 2020

Voilà qui réhabilite un peu la LOM, et le gouvernement, qui s’intéresse à la mobilité du quotidien en vrai, pas dans les têtes …

Notes

  1. Vous avez beaucoup de chance, l’article du magazine du Monde n’étant plus en vente, je peux vous donner le lien pour le lire. En prime, vous aurez plusieurs articles de la même personne portant sur des sujets proches : une belle trouvaille pour moi comme pour vous !
  2. Avise (portail de l’économie sociale) cite de nombreuses structures qui gèrent des plateformes de mobilité, Uni-Est, Mobilité 07/26, PRAM, Passerelles SCOP… ou Mob’in, citée par le Monde, souvent créées à partir de 2010 suite à l’appel à projets du ministère de l’Ecologie et du Plan Espoir Banlieues « Des quartiers vers l’emploi, une nouvelle mobilité ». Voir la carte et la liste des plateformes.
  3. WeMoove, cofondateur en 2013, avec Total, du Laboratoire de la Mobilité inclusive, a quitté la structure, laquelle regroupe désormais une vingtaine de grandes institutions. WeMoove a ensuite noué un partenariat avec la fondation Nicolas Hulot pour publier un « baromètre de la mobilité quotidienne », avec des chiffres déjà connus parait-il, qui a été publié 8 jours avant ces 6° rencontres, et là ce n’est sûrement pas par hasard.
  4. Compte-rendu de la première rencontre du laboratoire de la mobilité inclusive : Les « exclus du transport » doivent découvrir le vélo.
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5 réflexions au sujet de “Les « exclus du transport » ont parfois besoin de l’automobile”

  1. Habitant moi-même un tout petit village, je sais à quel point les ruraux ont besoin d’une voiture et s’en servent souvent.
    Dans mon village, il y a des gens qui travaillent dans la petite ville la plus proche (10 km), dans la plus grande ville la plus proche (30 km), ou dans des villes plus éloignées (50, 80, 90 km) voire même en Suisse pour plusieurs d’entre eux alors que nous sommes à près de 100 km de la frontière (et certains font les trajets tous les jours, ce que je trouve personnellement
    Mon cousin est agriculteur, et sa ferme est à 100 mètres d’où il habite. Par contre, s’il veut acheter un sandwitch vite fait ou des cigarettes entre midi et deux, il n’hésite pas à faire 20 km aller-retour pour cela.
    Je ne parle pas des innombrables personnes que je connais qui font 10 ou 15 km juste pour aller prendre l’apéro chez des amis (et qui rentrent à 50 km/h par les « petits chemins » pour éviter les accidents, ainsi que les gendarmes et leurs éthylomètres…).
    Je pense qu’en rationnalisant un peu plus (regrouper les motifs de déplacements, covoiturer entre voisins…) on pourrait éviter de nombreux kilomètres parcourus. Je me souviens une fois d’être arrivé à la gare (10 km) pour aller chercher ma femme, et d’avoir vu arriver derriière moi ma cousine (et voisine) qui venait chercher son compagnon à la même heure… Si on s’était parlés juste avant, on aurait évité 20 km de voiture…

    Par contre, je pense aussi que les déplacements de proximité à la campagne une fois tenu compte des remarques précédentes, sont les seuls qui justifient réellement l’usage d’une voiture, parce qu’il n’existe pas, et n’existera peut-être jamais, de meilleur mode que celle-ci.

    À l’inverse, la quasi-totalité des déplacements urbains, péri-urbains, et des déplacements de longue distances entre des grandes villes pourraient être remplacés soit par le vélo, soit par les trains, soit par d’autres transports en commun.
    Si on atteignait déjà cet objectif, on pourrait laisser tranquilles les ruraux et leurs voitures car les émissions de C02 et de polluants divers liés à l’automobile seraient descendues à un niveau satisfaisant.

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    • « Par contre, je pense aussi que les déplacements de proximité à la campagne (…) sont les seuls qui justifient réellement l’usage d’une voiture (…). » Je suis parfaitement d’accord. Cela n’empêche pas de faire le constat que le vélo pourrait être beaucoup plus employé à la campagne pour des trajets courts.
      J’ai travaillé dans le monde agricole et les agriculteurs qui utilisent le vélo ou le vélo électrique pour parcourir des petites distances sont rares. Mais ceux qui le font en sont très contents, même s’ils utilisent aussi des voitures ou même des 4×4 pour transporter du matériel. La voiture, effectivement indispensable, est devenue dominante dans les têtes.
      Article très intéressant. Merci Isabelle.

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  2. Le VAE jusque 10km est vraiment très efficace. C’est un gain de temps et d’argent, ce que les Français doivent apprendre à faire en optimisant leur consommation d’énergie en général. Ainsi on casse le cercle vicieux et on peut investir à bon escient sur les marchés financiers. On se crée ainsi des liquidités pour investir dans l’isolation de son logement, diminuer sa consommation de chauffage et d’électricité, et ainsi se constituer un patrimoine.
    Former ses enfants à utiliser le vélo très tôt permet d’accélérer cette mutation. Quand aux pensionnaires, sur 50km deux fois par semaine cela ne leur ferait pas de mal, surtout en vae. Deux heures tranquillou et en autonomie des parents. C’est plus efficace pour améliorer son quotidien que n’importe quelle aide d’état. En sus, le vélo rend heureux, et améliore la santé !

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