Parler du casque pour ne pas parler de l’essentiel

Quand un sénateur tente une proposition de loi pour rendre le port du casque obligatoire à vélo, pour tous, ça fait flop encore. Une dernière fois ? La chronique d’Abel Guggenheim le 17 janvier 2022.

Bonjour,

Cette semaine une proposition de loi prônant l’obligation du port du casque par les cyclistes a été discutée au Sénat puis retirée, juste avant le vote, par le sénateur qui l’avait déposée.

Ce n’est pas la première initiative parlementaire dans cette direction, toujours faite par des personnes complètement extérieures au domaine, mais c’est peut-être une des dernières. Les esprits ont évolué, et le rapport de force a sans doute tourné.

Cet événement a donné lieu à de nombreux échanges d’arguments, pas toujours pertinents, d’un côté comme de l’autre.

On lit par exemple des témoignages de cyclistes argumentant pour l’obligation en expliquant avoir fait une chute à la suite de laquelle leur casque avait été brisé, et en tirant la conclusion que le casque leur avait sauvé la vie : sans mon casque, je ne serais pas en train de vous écrire. Un avantage des réseaux sociaux est de pouvoir revenir sur les précédents des personnes s‘y exprimant. On s’aperçoit que ce sont le plus souvent des cyclistes roulant à grande vitesse, de façon intrépide, parfois en prenant de gros risques, qui ont donc toutes raisons de porter un casque, mais aucune légitimité à conseiller à d’autres roulant différemment de le faire, et encore moins à les y obliger.

Contrairement à un certain nombre de cyclistes, je reconnais la légitimité de la puissance publique à rendre obligatoire certains comportements ou équipements de sécurité. C’est ainsi que l’obligation faite aux coureurs cyclistes, qui roulent en groupe à grande vitesse, y compris en accélérant en descente, donc dans des circonstances pouvant occasionner des chutes à fortes conséquences, me semble légitime, d’autant plus que jusqu’en 2003, année de promulgation de cette obligation, beaucoup n’en portaient pas.

Il en est tout autrement des autres cyclistes. J’approuverais l‘intervention de la puissance publique si des risques inconsidérés étaient pris. Mais on constate précisément l’inverse : la plupart des cyclotouristes, roulant en groupe sur des routes sur lesquelles circulent des véhicules motorisés, parfois à grande vitesse, portent un casque, entre autres parce que leur fédération, la FFCT, le leur recommande, et parmi les cyclistes utilitaires la majorité de celles et ceux qui roulent rapidement, dans des environnements difficiles, en portent aussi. A l’inverse la plupart des cyclistes roulant en pleine ville, à des vitesses modérées, n’en portent pas.

Le vrai mystère réside là : pourquoi cette fixation sur le casque pour les cyclistes ? Je me souviens d’un article relatant la mort d’un piéton, marchant au bord du trottoir, dont la tête avait été heurtée par un objet dépassant d’un camion. L’article n’évoquait pas l’hypothèse du port du casque par des piétons, mais était accompagné d’un encadré donnant des conseils de prudence aux piétons et aux cyclistes, dont pour ces derniers … celui de porter un casque.

En ville, les blessures les plus fréquentes sont celles des membres, et la plupart des cyclistes décédés sont écrabouillés par des camions. A l’inverse, il existe de nombreuses circonstances de la vie courante dans lesquelles le casque serait statistiquement au moins aussi utile qu’à vélo. On attend le parlementaire qui proposera l’obligation du port d’un casque lors de la descente d’escaliers. On a constaté récemment la mort dans ces circonstances de plusieurs personnes, dont le port d’un casque aurait pu sauver la vie.

A lundi prochain !


Cette chronique a été prononcée par Abel Guggenheim, comme chaque lundi à 14 h, dans l’émission Rayons libres, animée par Jérôme Sorel sur la radio Cause Commune. Les podcasts des émissions sont disponibles.
L’article correspondant dans ce blog est du 13 janvier: Loi sur le casque : le Sénat retire son texte. Parler du casque pour ne pas parler du vélo et de son insertion dans le système de la mobilité. Parler du casque pour faire diversion.  … IsL

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8 réflexions au sujet de “Parler du casque pour ne pas parler de l’essentiel”

  1. Je ne suis pas si convaincu par la dangerosité même du sport cycliste et ce malgré les conditions souvent extrêmes.
    Pendant l’histoire du Tour de France par exemple, 4 cyclistes sont décédés, dont un en se baignant le jour du repos, un autre notoirement d’abus de substances illicites. Si on rapporte les deux décès par chute en course aux kilomètres parcourus par tous en 120 ans, les vitesses atteintes en moyenne et en pointe, les conditions météorologiques, les routes empruntées et leur état, la présence des spectateurs, le nombre de chutes provoquées dans le peloton etc., je crois qu’on obtient un ratio pas si mauvais que cela… (et rien ne dit que dans le cas des deux coureurs décédés en course un casque aurait changé quoi que ce soit.)
    Beaucoup plus de gens y sont morts en étant percutés par des véhicules motorisés.

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    • +1. J’allais aussi demander combien de cyclistes professionnels sont morts suite à un traumatisme crânien avant/après l’obligation du casque.
      Même question avec l’obligation du casque en France depuis 2017 pour les enfants de moins de douze ans.

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  2. Il est difficile de se faire une raison. Surtout lorsqu’on adopte soi-même deux attitudes opposées selon l’usage qu’on fait de son vélo. Près de chez moi un cycliste grand sportif s’est fait renverser à un carrefour avec son vélo de course. Il ne portait pas son casque car il allait juste faire une course à la supérette au bout de la rue. Vélo en miette et lui le crâne fendu qui peinait à reprendre ses esprits. On est donc bien vulnérable sans carrosserie pour nous protéger, et même en roulant prudemment en ville on peut être transformé en projectile malgré soi et sans choisir quelle partie de notre corps va atterrir en premier. Cela dit je continue d’aller chercher mon pain sans casque … tout en ayant le sentiment de prendre un risque : celui d’un conducteur distrait qui dira qu’il ne m’avait pas vu.

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  3. Nos politiques sont toujours en retard de deux guerres en étant au service des lobbys des assureurs et des fabricants distributeurs de ces équipements. Les vrais dangers sur la route restent la vitesse des véhicules, l’alcoolémie, la fatigue, facteurs des véritables risques. Il est plus facile à nos élus de prendre les dispositions pour rendre obligatoire le port du casque aux cyclistes qu’imposer aux constructeurs automobiles des réductions de vitesse des voitures. Déstructurer la loi Evin en est aussi un bel exemple. Quel monde de lâcheté et d’hypocrisie sommes nous!!! Amis cyclistes ne cautionnons pas ces ineffables bêtises dans lesquels l’état cherche à nous enfermer avec toute sa cohorte d’acteurs pour une soi-disant sécurité routière.

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    • Vous évoquez la loi Evin et j’imagine la réaction des Français si on avait obligé les non-fumeurs à porter un maque à gaz pour se protéger de la fumée du tabac. Or, c’est bien ce qu’on cherche à faire quand on assène que les cyclistes sont inconscients de ne pas porter de casque alors même qu’il est évident qu’on doit s’attaquer aux fauteurs de troubles que sont les automobilistes.
      ▶️ Je persiste à penser qu’il faut obliger les futurs conducteurs à circuler au moins une 1/2 journée à vélo dans le trafic automobile de pointe pour prendre conscience de la dangerosité de la voiture.

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