Mais dis-donc, c’est tout près !

Les pistes corona rendent accessible ce qui n’aurait jamais dû cesser de l’être

Quelques repérages dans les « pistes provisoires » du sud et de l’ouest de Paris m’ont convaincue de ce que j’ai toujours su : les distances y sont courtes, seules les entraves empêchent de passer. Qu’on se le dise, le vélo est définitivement le véhicule adapté à la vie en région parisienne, à condition qu’on ne l’empêche pas de s‘épanouir …

Pour reprendre l’expression de Nicolas Soulier 1 les coupures urbaines éloignent ce qui est près, et rapprochent ce qui est loin. Les pistes cyclables provisoires tracées en orange à la va-vite sur la RN nommée avenue Charles-de-Gaulle à Neuilly sur Seine, entre la place de la porte Maillot et la Défense, rendent ces 2 km et demi réduits à 2,5 km, c’est-à-dire rien à vélo. Ils étaient l’enfer d’une route nationale à 8 voies plus contre-allées, évidemment encombrées. Une voie dans chaque sens a été prélevée, il en reste quand même 3 dans chaque sens, plus les contre-allées, plus 6 voies de stationnement. 

Les pistes réalisées sur la RN7, au sortir de la porte d’Italie, rendent l’accès à Villejuif parfaitement normal, alors que c’était auparavant quasiment inimaginable. Il n’y a pourtant pas plus de 5 km et une pente douce. Des pistes avaient fini par être bricolées sur les trottoirs, mais aucun cycliste normal ne les utilisait, sauf impossibilité de faire autrement. Elles revenaient à envoyer les cyclistes slalomer entre les jambes des piétons ou dans les cageots des épiciers. 

Sur la RD 920 les pistes qui vont désormais de la porte d’Orléans à Cachan sont tout aussi pratiques. Autrefois se rendre au CERTU, alors juste après le premier grand carrefour (dit de la Vache Noire), était déjà une expédition lointaine. Il n’y a qu’un km et demi. Du boulevard des Maréchaux à Bourg-la-reine ou Sceaux il n’y a que 8 km. 

Sortie du carrefour de la Vache noire, à proximité de l’aqueduc Médicis (ou d’Arcueil) dont le dessus est aménagé en promenade
Arcueil. Les anciennes pistes « sur trottoir » ne pouvaient donner satisfaction ni aux cyclistes ni aux piétons.

J’ai également beaucoup apprécié la liaison Malakoff-Montrouge par l’avenue Jean-Jaurès, moins de 2 km stratégiques qui facilitent la vie pour aller au magasin Un vélo dans la ville. 
A Rueil même chose, la piste change tout. Comme ailleurs, la piste simplifiée prise sur la chaussée remplace des pistounettes poussiéreuses se faufilant entre haies et voitures en stationnement dans un espace ridiculement restreint. 

Rueil, avenue de Colmar avant la gare puis le pont de Chatou. Pour être efficace l’aménagement ne doit pas être si court, il doit aller de Paris à Saint-Germain-en-Laye (18 km depuis Notre-Dame de Paris)

Dans Paris il en va de même avec les pistes à double-sens construites avant mars sous la pression de la grève des transports. Traverser Paris est devenu tellement facile que je me suis retrouvée place de la Nation (10 km environ par ces pistes) sans l’avoir vraiment décidé. Autrefois se rendre « à l’autre bout de Paris » n’était pour moi envisageable que sous la forme d’une expédition épuisante. 2 km de plus, désormais faciles, m’auraient permis d’aller tranquillement jusqu’à Rando-cycles, qui n’y est plus2  

Sur presque toutes les photos vous remarquerez qu’il y a déjà des pistes cyclables… Ce qui signifie que les lieux avaient déjà été identifiés comme en souffrance. Fruits d’études longues et précises, et de dépenses conséquentes, ces pistes cachées n’ont jamais accueilli de vélotafeur. Les nouvelles, faites à la va-vite, sont exactement ce qui convient : larges, directes, visibles.

Montrouge, après la porte d’Orléans. Ça reste moche mais au moins ça passe !

L’infrastructure créé l’usage, dis-je quelquefois. Les pistes cyclables efficaces, ou les voies réservées aux vélos (et autres objets roulants légers), rendent proches des lieux qui paraissaient éloignés. En ville ce n’est pas la distance qui est un obstacle, ce sont les obstacles qui rendent le parcours impossible. Aucune voie importante ne devrait plus être privée de voies larges pour les cyclistes, car, faut-il encore le rappeler, les voies importantes sont justement les meilleures : les plus plates et les plus directes. Merci grèves et virus … puisqu’il vous faut pour nous réveiller. 

Le résultat, pour l’heure, c’est + 300% de trafic sur l’avenue de Paris, à Vincennes, 23% de plus sur la RD7, 13% de plus sur la D920 à Cachan… alors que le télétravail perdure et que les étudiants n’ont pas repris leurs cours.
Ces pistes ont été tracées en suivant les transports en commun, sur une idée du collectif Vélo en Ile-de-France pour des raisons médiatiques qui se sont révélées très efficaces. La présidente de la région d’Ile-de-France en a fait son projet : L’Ile-de-France s’engage pour le vélo.
Le même concept a été retenu par la Ville de Paris, avec pour explication le fait de ne pas encourager les citoyens à reprendre leur voiture faute que les transports publics soient en capacité d’accueillir autant de monde qu’auparavant. Leur principe, dans toute la France, a été inspiré par l’Amérique latine. Leur lancement officiel est raconté dans Le point sur les aménagements cyclables expérimentaux. Le vélo se révèle être le seul mode de déplacement qui convienne en ville !!! 

Le plan du RERv proposé par le collectif vélo en Ile-de-France.
  1. Nicolas Soulier, cité par Frédéric Héran dans son livre essentiel La ville morcelée, effets de coupure en milieu urbain, p. 105
  2. Souvenirs : lorsque le maire parisien Jean Tibéri crééa les premières pistes cyclables je réalisais que tout d’un coup j’avais doublé mes distances : désormais j’osais traverser la Seine et aller au moins jusqu’à l’Hôtel-de-Ville. Les pistes « perçaient les bouchons », nous permettaient de remonter les files. Mais jamais je ne pardonnerai la création de la Défense, qui avait coupé la route entre chez nous à Saint-Germain-en-Laye et place Péreire à Paris chez ma grand’mère. Je venais d’avoir l’âge où j’aurais pu parcourir sans crainte ni difficulté ces 15 km. Ce fut fichu et ça l’est encore.
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12 réflexions au sujet de “Mais dis-donc, c’est tout près !”

  1. J’interroge les membres de ma famille à Paris sur les km qui les séparent de leur lieu de travail : ils sont incapables de me répondre. Je regarde sur Viamichelin vélo et suis étonnée de voir que 6 km seulement séparent Boulogne-Billancourt de Trocadéro, 19 km de Louveciennes à la rue de Rivoli, 17 km de Boulogne à Vincennes, 24 km d’Antony à Saint-Denis. Ces trajets effectués en voiture donnent une idée complètement fausse de la réalité géographique, le temps de trajet étant essentiellement du temps arrêté. Vive la mobilité active !

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  2. Bonsoir. Merci pour tout.
    Juste une petite remarque concernant la description sous le carrefour de la Vache Noire « à proximité de l’aqueduc Médicis dont le dessus est aménagé en promenade ». J’habite tout près et je suis allé voir : c’est fermé et inaccessible des 2 côtés. Je ne sais pas quand ça a été ouvert, mais je n’en trouve trace nulle part. Tous les sites de randos et tourisme proche mentionnent des passages autour et en-dessous. Techniquement ça semble praticable à pied. Mais sauf exception pour les techniciens des eaux ou autres (films ?) je ne sais pas si ça a déjà été ouvert. Peut-être lors des journées du Patrimoine ? Auriez-vous plus de détail à ce sujet Isabelle ? ça m’intéresserait. Merci bien.
    Et pour tout le reste encore merci aussi.

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    • Il s’agit sans doute de l’aqueduc d’Arcueil. Je n’avais pas trouvé son nom, par contre qu’il soit transformé en promenade est certain. On le prend au nord du carrefour de la Vache noire, et il mène à proximité du périphérique. De là il est facile de passer dans le jardin de la Cité internationale, puis dans le parc Montsouris.

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      • Pour information, c’est « dans le cadre du plan Vigipirate (que) la direction des eaux de Paris n’autorise plus l’accès à l’aqueduc d’Arcueil « m’a répondu la mairie d’Arcueil…

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  3. A propos de pistes, je suppose que cet article ne vous a pas échappé : Celle à Saint-Denis , 93, vers Pleyel, très dangereuse… quelle bêtise.
    Et sur le même sujet j’ai chuté hier soir alors que je pense être quand même relativement aguerri, en allant de Porte Maillot vers la Défense, à l’endroit où la « Corona piste » bifurque soudainement à droite avant le tunnel. Très très déçu de la conception de cette piste … sans parler du tour de la Défense à moitié fait en réalité.

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  4. Merci Isabelle, j’ai testé la voie de Saint-Maur-des-Fossés vers Créteil. J’en confirme la commodité.
    Ces voies « Corona » démontrent dans leur majorité qu’avec de la volonté réfléchie, et une dépense faible, on peut réaliser des axes cyclables très convenables.

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  5. Pourquoi ne pas créer de vraies pistes, sur les larges trottoirs, plutôt que d’empiéter sur la route, bloquant la circulation et ne donnant pas envie de faire du vélo (dans les gaz d’échappement) ?
    Avez-vous pensé aux ouvriers fatigués qui devraient se taper 20 km à vélo dans chaque sens, alors qu’ils s’endorment dans les transports ? 5 km à vélo ne paraissent rien mais lorsque cela grimpe fort le commun des mortels ne peut se résoudre à lâcher sa voiture. Ma mère a 70 ans et conduit car impossible pour elle de marcher longtemps, encore moins de faire du vélo. Doit-elle rester confinée chez elle ?

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    • Commentaire intéressant mais contradictoire : Faire de belles pistes en-dehors des routes pour donner envie d’aller à vélo / Comprendre que beaucoup de gens ne peuvent aller à vélo.
      Alors je traduis : le vélo n’est pas pour moi, tous ces discours sur le vélo me sont étrangers. Mais je me sens un peu hors du coup quand même … c’est pourquoi je visite des sites et blogs sur le vélo, et vais même jusqu’à y laisser un message.

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    • Votre mère a 70 ans, j’en ai 73. Les conseils de santé entendus actuellement m’ont convaincu de rester confiné autant que possible. Heureusement le vélo me permet de faire 2 à 3 fois par semaine une virée bien plus importante que ce que je pourrais faire à pied, en restant bien éloigné des autres mais dans un environnement humain réconfortant. Peut-être votre mère pourrait-elle faire de même, ça lui ferait le plus grand bien !

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  6. J’ai utilisé avec grand plaisir quelques unes de ces pistes. Conçues en quelques semaines, elles se révèlent bien plus pratiques et sécurisées que beaucoup d’aménagements faits après des années d’atermoiement et parfois des travaux démesurés.
    Quand on fait appel à l’opérateur au bon niveau (département ou région plutôt que commune), avec des aménageurs pragmatiques et le bon niveau de priorisation, le résultat est impressionnant.

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    • Je pense que ce qui a joué, c’est que là, pour la première fois, il fallait faire non de la comm, mais de l’efficace. Et que du coup, on a fait ce qui est une évidence, prendre de la place à ceux qui en ont le plus : les motorisés.
      Les aménagements antérieurs ont systématiquement été faits non en fonction du besoin mais bien plutôt là où cela ne gênait pas la bagnole, qu’importe si ça ne va nulle part.

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