La Petite Reine des années noires, leçons pour le temps présent

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par | Août 19, 2026 | Histoire | 0 commentaires

Vos grand-parents (ou parents) vous ont assez rabâché que « pendant la guerre » ils avaient fait des kilomètres à vélo pour se réfugier ou se ravitailler. Vous les regardiez d’un air narquois et avec un brin de mépris. Depuis en effet ces héros n’ont plus touché une bicyclette et ont pris de la bedaine … dans leur bagnole qui empêche le vélo de passer.

Le livre de Sébastien Albertelli et Clément Dusong (par ordre alphabétique selon l’usage) remet les évènements en ordre. Quand j’ai commencé à m’intéresser sérieusement à la place du vélo, dans les années 80, je n’avais aucune idée du passé. C’est d’ailleurs la même chose à la fin des années 2010 pour les jeunes militants1Allusion au Guide des aménagements cyclables d’une association parisienne. La voiture était déjà dominante en 40, au moins dans les grandes villes, et le vélo, qui l’a remplacée par la force des choses, aura été à la fois ce qui a sauvé des vies mais aussi le symbole de la guerre, ces fameuses années noires. Le vélo c’est la liberté, mais c’est avant tout l’emblème de la débâcle.

Extrait de la couverture

Il y a eu aussi le silence, célébré, puis oublié sitôt la Libération, semble-t-il. Et figurez-vous que pendant que le drame se jouait les « grands anciens du vélo », La Tombelle ou Ruffier par exemple, n’avaient que mépris pour tous ces nouveaux cyclistes… un peu, à nouveau, comme aujourd’hui (Voir aussi La Tombelle et Ruffier dans la biblio-cycles).

Quoi qu’il en soit le livre se lit comme un roman. Nous sommes dans le vécu, les scènes sont amenées habilement, on est dans l’action, c’est passionnant de bout en bout et d’un style à la fois délié et clair. Aujourd’hui la bicyclette n’a toujours pas vraiment gagné la partie, peut-être, au moins pour une part, à cause de l’ambivalence de son rôle et de sa perception chez les gens désormais très âgés, et aussi sans doute parce que l’histoire se répète. Les gens de ma génération reprochent aux plus jeunes leur usage du vélo, là où nous faisons l’éloge de la lenteur, de l’agilité et de l’effort, ils font de leur vitesse frénétique leur principal argument, en concurrence avec l’auto. Ils sont des enfants de l’automobile, nous sommes des vieux, cyclistes depuis l’enfance. Comme pendant l’occupation ils se croient les rois du bitume et bousculent les piétons là où nous faisons la part des choses. Comme alors, dès que l’auto s’efface le cycliste prend le pouvoir, et maltraite les piétons.

Le vélo est dans ce livre vu sous tous ses angles, y compris le sport et l’interminable césure entre cyclo-sport et cyclotourisme, toujours en cours. Les héros du cyclotourisme d’après-guerre ne sont plus, ses poètes (Paul Fabre), ses propagandistes (Pierre Roques), ou ses historiens (Raymond Henry), tous trois enfants pendant la guerre, nous ont abandonnés. Je dois avouer que le présent travail dépasse en qualité de rendu les travaux du très regretté Raymond Henry (voir Histoire du cyclotourisme, 2ème partie : 1939 – 1955. Je parlais déjà de Préfiguration de la situation actuelle en présentant la première partie, 1865-1939). Il accumulait les détails, comme s’il préparait un livre, nos auteurs racontent comme si on y était. L’un est lourd et difficile à lire, l’autre a toutes les qualités, fiabilité et synthèse, récit et vie, couverture souple et presque taille de livre de poche !

Et désormais, à nouveau, chacun des lecteurs et cyclistes se démène avec sa vision du vélo, pendant que la sournoise motorisation ne cesse de le grignoter. Vélo-solex, mobylette, cyclomoteur (cycle avec un petit moteur d’assistance), vespa, Vae ou pédelec … comme avant et après-guerre ! Comme disait Dervla Murphy, les gens n’utilisent pas la moitié de leur potentiel physique, parce que le « progrès » les a privés de la motivation à vivre en jouissant pleinement de leurs moyens. A toute blinde ! éd. Payot 2026, p. 234

Il aura fallu l’union de deux historiens, un spécialiste de la seconde guerre mondiale et un spécialiste du vélo (ils me pardonneront de préciser qu’ils sont de la nouvelle génération) pour nous livrer ce texte si bien enlevé. Il nous révèle tout ce dont les passionnés nés dans les années 50 n’avaient jamais entendu parler et qu’ils ne pouvaient donc pas vous raconter. Evidemment je vous recommande chaudement sa lecture, qui vous permettra enfin de comprendre pourquoi le vélo aura eu tant de mal à se frayer un chemin après guerre, pourquoi la guerre des générations perdure, pourquoi le train n’a jamais été notre allié et pourquoi le moteur peut encore tuer le vélo.


Editions Tallandier
21 €

En librairie le 27 août

Soirée de présentation le 2 septembre à 19h30
Librairie Le Merle moqueur
51, rue de Bagnolet, Paris 20e.

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