Guide des aménagements cyclables

L’association Paris en Selle publie un livre bourré de données précises et d’avis parfois étonnants mais toujours argumentés. Peut-on pour autant parler de Guide ?

Cet ouvrage aux dessins soignés a été réalisé par une jeune association de cyclistes parisiens, dont les ambitions sont fortes. Elle avait notamment réalisé un bilan des aménagements parisiens à mi-mandat qui avait été reçu comme une bombe. L’ouvrage lui-même a pour ambition de secouer le cocotier des aménageurs français et de concerner l’ensemble du pays. 

Les affirmations un peu carrées qu’on y trouve sont cependant étayées par des observations précises.  L’ouvrage semble vouloir édicter des règles (Eviter ceci, faire cela) : Peut-on vraiment parler de règles en matière d’urbanisme?  A mon sens il s’agit davantage d’un livre qui pourrait vous servir de guide pour mieux ouvrir l’oeil, ce qui est déjà beaucoup.

Eviter les voies de bus ???

Un guide ?

Le  livre est divisé en 3 chapitres, Séparation et efficacité, Rues apaisées sans pistes cyclables, Axes avec pistes cyclables. Il serait difficile de faire plus simple, mais la présentation brouille un peu les choses et les principes auxquels tiennent les auteurs n’apparaissent pas toujours très clairement. Les  nombreuses photographies, presque toutes prises aux Pays-Bas, aident à réfléchir. Un détour en Suisse, en Allemagne, en France ou en Espagne … aurait cependant permis d’élargir ou nuancer le propos. 

Un chapitre qui m’inspire de la prudence …

Le livre ne traite pas de tout, on s’en doute, et ne devra pas être lu en diagonales car tout se tient et que beaucoup des éléments importants sont dans le texte. Il complètera utilement vos journées de formation (il y en a plein d’annoncées dans l’agenda de ce blog)1, vos voyages d’étude et vos constats de terrain.

On regrette néanmoins qu’il ne s’intéresse qu’aux «tuyaux et raccords », négligeant services, signalisation par feux et panneaux2, mesures de limitation ou d’exclusion du trafic motorisé3 comme à Epinal -où rien de remarquable au centre-ville4 ne ressemble à ce qui est décrit dans le livre-, communication, évolution des aménagements avec le temps … tous indispensables à une politique efficace d’ « urbanisme cyclable », selon leur expression. On regrette également l’abondance des photos prises sur les réseaux, laissant entendre que les auteurs n’ont pas tout vu de ce dont ils parlent. Or pour bien connaître et comprendre rien ne vaut l’expérimentation réelle.

Il n’existe pas de solution universelle

Le lecteur trouvera pourtant de nombreux points utiles et bien vus, par exemple sur les intersections (que l’aménagement soit conforme aux panneaux) ou certains profils. C’est  sans doute sur les détails de la mise en oeuvre que ce livre peut apporter le plus.

Les auteurs voudraient que l’on passe à des conceptions plus radicales que ce que soutient le Cerema. Ils recommandent de se méfier des bandes cyclables et des micro-rond-points, de refuser le partage des voies de bus, les pistes axiales et le repli sur les contre-allées, tout en soutenant quelques notions anciennes telles que la préférence aux pistes en un seul sens plutôt que double. Pourtant ces pistes se multiplient dans leur ville et rencontrent un grand succès. A Lorient j’ai vu il y a peu des petits rond-points et des axes centraux qui fonctionnaient très bien5, comme à Nantes, d’ailleurs (où d’autres aménagements de croisement « prioritaire » donnent plutôt raison aux auteurs). Que faire alors ??? 

De beaux dessins sans légende vous obligeront à lire le texte !

Secouer le cocotier

J’ai failli malgré tout être d’accord avec pas mal des recommandations de ce livre (et farouchement opposée à d’autres), car la présentation habile du livre leur donne la force de l’évidence. Mes deux visites récentes à Bâle et à Fribourg m’ont remis en tête à ce moment d’autres visites en France comme en Europe, et la règle que j’en ai toujours tirée : visiter des aménagements cyclables sert à se nourrir l’esprit et à casser les habitudes. Rien ne peut être copié tel que, la nourriture est faite pour être digérée et se retrouver dans de nouvelles idées. Accessoirement ces deux visites montrent que les bandes cyclables ne sont pas forcément à rejeter dans tous les cas. Des contre-exemples aux avis de ce livre, vous en trouverez à la pelle… et c’est parfait, c’est même ce à quoi servent les livres. 

L’aménagement urbain est une histoire délicate et aucune solution ne peut être plaquée. Les exemples abondent de copies d’aménagements sans le contexte ni même réelle compréhension, et cela n’a jamais donné que des aménagements mal fagotés. Il y en a à Paris (les premières pistes des boulevards des Maréchaux, par exemple, ont été inspirées par ce qu’avait vu un élu à Copenhague), et beaucoup dans le pays qui sont copiés sur ceux de Paris (Les couloirs de la mort sûre, eux-même directement demandés par le président de l’association de cyclistes), Rennes, Lorient ou Montpellier ! Il n’y a aucune âme dans ce type de réalisation, et c’est bien pour cela que je pense qu’il est plus efficace de parler de réflexions plutôt que de guide.

Trop simple pour être vrai

Les spécialistes chevronnés vous avoueront n’avoir aucune certitude mais vous concocteront des plats aux petits oignons acceptables à l’heure où ils arrivent, dans le contexte qui est le leur. Ils vous diront que chaque cas s’insère dans une histoire et que rien ne remplace l’observation attentive. N’attendez de ce guide aucune solution toute faite, cela n’existe pas. Si ce « Guide » vous aide à mieux observer, ce sera déjà pas mal. S’il vous alerte sur des points importants, ce sera déjà énorme. S’il vous convainc que les aménagements cyclables se conçoivent à vélo et se testent aussi à vélo, vous aurez tout gagné.

J’aurais quand même préféré que ce livre s’intitule Essai sur, Tentative de, Réflexions ou Notions… Il est finalement le manifeste, sans doute provisoire, d’une association de cyclistes parisiens. Il est également le premier livre grand public qui parle concrètement de la qualité des aménagements cyclables, et en particulier des points de vigilance. 

Guide des aménagements cyclables
Association Paris en Selle, Disponible à partir du 20 septembre 2019 – 20 €

Rencontrer, écouter, discuter

  • Les auteurs seront bientôt reçus par Abel Guggenheim dans son émission Rayons Libres.
  • Vous pourrez les rencontrer le 20 septembre à Paris, à la Maison des Acteurs du Paris durable de 13 h 30 à 17 h 30, avec des responsables de la Ville de Paris et du Cerema. Inscriptions nécessaires.

« Ce précieux travail [de Rue de l’Avenir-Suisse] est nécessaire pour déconstruire les préjugés, alimenter la réflexion et construire les solutions de demain. » Pierre-Olivier Nobs, conseiller communal de Fribourg, dans le n° 1/2019 du bulletin de Rue de l’Avenir.ch

Notes

  1. Le Cerema vient de faire savoir, le 27 septembre, qu’il proposait une série de formations sur mesure à l’attention des collectivités territoriales.
  2. Sur la signalisation dite de police, ou son absence voulue, on peut lire un article traduit par Jeanne à vélo au sujet de Malmö.
  3. Sur la limitation du trafic motorisé on peut aussi  lire un reportage fait à Louvain, par Jeanne à vélo : « les autorités de Louvain ont décidé en 2016 de mettre en place un plan de circulation éliminant tout trafic de transit à l’intérieur du ring… ». On aurait pu aussi évoquer les cas anciens des centre-villes de Besançon ou Strasbourg, parmi d’autres.
  4. Sur Epinal, relire aussi mon premier article : Découverte d’une ville apaisée.
  5. Des aménagements d’un certain type peuvent être parfaits ici, et mauvais ailleurs. C’est notamment le cas des pistes axiales.
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3 réflexions au sujet de “Guide des aménagements cyclables”

  1. Comme indiqué par Isabelle, Simon Labouret et Rivo Vasta seront mes invités lundi 16 septembre pour la première émission de la nouvelle saison de Rayons Libres, qui sera diffusée à présent les lundi à 13h30.

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  2. J’ai toujours du mal avec les gens et les ouvrages qui tentent de définir une vision universelle.
    À Besançon, la ville que je connais le mieux, il y a d’excellentes bandes cyclables, des moins bonnes, des carrefours bien aménagés, d’autres moins bien, et même des pistes à double sens sur trottoir qui ne fonctionnent pas si mal que ça…
    Il y a même des aménagements qui me conviennent très bien quand j’utilise mon vélo porteur (ancien vélo de la Poste) très chargé, et que je boude totalement lorsque je suis sur mon vieux vélo de course Peugeot qui va aussi vite que les autos…
    Et ce que je dis pour ma ville, je l’ai vécu dans d’autres villes, en France ou ailleurs.
    Alors comment peut-on généraliser ?

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  3. Un lecteur me demande de préciser que « les auteurs de ce livret associatif ont lancé une boite de conseil qui permet aux collectivités de transformer leur ville en énorme ville cyclable de type hollandais. »
    « Je trouve cette démarche complètement malhonnête vis a vis des bénévoles de cette association dont je fais moi même partie. » « Pourriez vous préciser que votre article est un publicommuniqué pour Solcy au travers de l’association Paris en selle ?  »
    Je le fais volontiers, d’autant que je l’avais noté moi-même avec une certaine perplexité. Le changement de statut professionnel du président et de l’un des auteurs avait quand même été annoncé ici dès avril. L’appartenance à ce bureau d’études est également mentionnée dans la page de présentation des auteurs à la fin du livre.

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