Le vélo à l’école, ça n’est pas simple !

L’apprentissage et la pratique du vélo chez les enfants et les jeunes ne va plus de soi. Deux journées d’études ont présenté l’essentiel des connaissances et des ressources permettant de comprendre et d’avancer sur de bonnes bases. 

Deux riches journées d’étude à Lyon ont permis de commencer à mesurer les difficultés multiples dans l’adoption du vélo. Image, organisation, schémas mentaux … freinent la conversion, ainsi qu’un apprentissage scolaire qui se heurte à de nombreux blocages. Etre autonome fut pourtant l’ambition affichée pour nos enfants.

Rendre les enfants autonomes c’est aussi redonner vie à nos cités

Rendre les enfants autonomes, et pas seulement indépendants, c’est l’objectif que devrait avoir toute éducation, rappelle le collectif Mobiscol, qui souligne aussi un fait frappant : les enfants sont invisibles. Invisibles dans l’espace public et incapables de s’orienter tout seuls, ou de parer aux imprévus : nos enfants ne jouent plus dans la rue, n’explorent plus leur environnement, n’ont plus de repères spatiaux. Et depuis quand ? Depuis les années 60, suivez mon regard.

Les effets en sont catastrophiques, sur la convivialité comme du point de vue sanitaire, mais aussi sur la confiance que les parents accordent à leurs enfants, laquelle renforcerait leur propre confiance en eux-même1.

La conquête de l’équilibre, qui donne tant confiance en la vie, est aussi un renforçateur des performances cognitives, nous montre Bérangère Rubio, de l’université de Nanterre.

Enfants – adolescents – jeunes adultes

Le vélo en réalité occupe une grande place dans la vie de nos jeunes, bien au-delà des seules valeurs utilitaires. David Sayagh rapporte que dans les quartiers « politique de la ville »  ils disent souvent qu’ils ne font pas de vélo, alors qu’il y a toujours des vélos autour d’eux. S’ils ne se déplacent pas à vélo ils en ont pourtant un usage très diversifié, de la parade au jeu, de l’acrobatie à la ronde autour de l’immeuble. 

Il a donc été suggéré de ne se focaliser ni sur le vélotaf ni sur les loisirs, qui sont des marqueurs  sociaux, et d’intégrer le fait qu’il y a plein d’autres pratiques2. Loisir et utilitaire sont liés, et la question du vélo concerne aussi ceux qui ne sont pas cyclistes.

La baisse de la pratique (en jeu comme en déplacement) est très importante à partir de 11 à 13 ans et ne remonte que lentement à partir de 14-16 ans. On note aussi que les jeunes sont plus cyclistes dans les milieux aisés, et plus en centre-ville qu’en banlieue, sauf dans les fameux « quartiers »..

La tentation du Pouvoir d’abandonner toute action pourrait être forte, car après tout dans les années 70 il y avait en France 1000 enfants tués chaque année sur la route. Aujourd’hui ça tourne autour de 70, mais au prix d’obésité, faiblesse musculaire, intelligence vacillante et baisse du niveau intellectuel, faible développement social, et transformation des parents en taxis… 

Garçons – filles

Depuis les années 70 l’âge où les enfants deviennent autonomes a reculé de deux ans et demi. Leur maturation sexuelle a fait le chemin inverse, comme l’a expliqué Jean-Pascal Assailly. Et la bêtise pareil, ajoute-t-il, car le cerveau n’est mâture que vers 22 ans. C’est alors seulement que nos aires pré-frontales savent résister à la pression des pairs. 

Garçons comme filles connaissent les conséquences, mais prennent quand même le risque. En gros ils régulent leurs angoisses d’avenir par la peur concrète de la route, ou des drogues, pour « vivre » quelque chose. Il y a aussi la question de la popularité, et du style de conduite qui est transmis par l’entourage familial. 

Ceci dit filles et garçons ce n’est pas pareil, et mieux vaudrait ne pas faire les formations au code ou à la récupération des points comme s’il n’en était rien. Pas mal de livres peuvent vous éclairer sur ces questions passionnantes3. 

David Sayagh s’est d’ailleurs demandé pourquoi les filles font moins de vélo que les garçons.  Il tente que les filles étant plus sensibles à l’esthétique, elles craignent davantage cicatrices et traces de cambouis, ainsi que d’avoir de grosses cuisses ! Il y a aussi qu’on les empêche plus de sortir le soir, entretenant la peur du viol, que la plupart des sports sont pour les garçons. Les vélos qu’on propose aux filles sont des vélos de mémé, à comparer à l’offre pléthorique pour les garçons. Enfin tout simplement parce que l’espace public est accaparé par les garçons. 

La question de l’apprentissage

Les parents eux-mêmes sont de bien mauvais pédagogues. Non seulement ils roulent sans prudence et sans respect du code de la route, même avec leurs enfants sur le vélo, ainsi que je m’en inquiétais publiquement, mais encore ils introduisent des règles régressives. Par exemple, même si leur enfant a acquis un magnifique sens de l’équilibre grâce à une draisienne, ils lui imposent des « petites roues » sur son premier « vrai vélo ». C’est l’art de casser l’élan… 

L’autre question, évidemment, est celle de la rareté des lieux pour apprendre, qui est du même registre que l’insécurité routière. Pour un débutant, et pour un enfant, s’occuper de suivre ce qu’indiquent les panneaux (qui plus est placés hors de sa vue) et interagir avec autrui (surtout barricadé dans sa soucoupe hermétiquement fermée) est trop complexe lorsqu’il s’agit d’abord de se sentir à l’aise sur le vélo. C’est encore plus vrai pour les enfants, qui pourtant adorent se déplacer à vélo, nous dit encore Bérangère Rubio4. 

Le programme gouvernemental Savoir rouler à vélo n’a pas pour ambition de rendre les enfants capables de faire le tour de leur département tout seuls, pas plus que l’apprentissage de la natation en piscine n’arme pour traverser la Manche à la nage. Ce n’est qu’un pied à l’étrier, des bases pour après, et c’est à double tranchant, car l’apprentissage c’est aussi imiter les parents. On le voit dans la conduite accompagnée, qui avait pour objectif un meilleur apprentissage, et qui n’a pas fait baisser le nombre d’accidents. Il ne fait faire que des économies sur le prix du permis de conduire une auto …

De plus il y a de lourdes difficultés pour établir ce fameux programme Savoir Rouler à Vélo, comme l’a détaillé Fanny Raingeaud. 

  • De nombreux « dispositifs » entrent en concurrence, natation, culture ou arts, semaines spéciales, du goût, de la tomate … chez des instituteurs censés être polyvalents et qui ont déjà fort à faire.
  • Les profs de gymnastique pourraient faire évoluer leurs compétences et intégrer le vélo, à condition qu’ils le veuillent, le puissent et qu’on les laisse faire.
  • Le programme est si interministériel qu’il s’alourdit. Il fait se marier « de force » Education nationale, Direction de la Sécurité routière, ministère des Transports, ministère des Sports … représentés par des personnes qui ont bureaux et cantines loin les uns des autres. Le résultat, nous dit-on, est que les réunions ne servent qu’à s’échanger des informations au lieu de bâtir et décider. 
  • Tout ça vient d’en haut.
  • La gouvernance par le nombre (statistiques, classements, heures, etc) fait fuir, au point que certains font la formation hors cadre pour avoir la paix. 

Quelques solutions

  • Le label Ville prudente, de la Prévention routière.
  • Génération vélo, de la Fub : formation des intervenants, qu’ils soient internes ou extérieurs à l’école, par des prestataires. Accompagnement des collectivités dans le montage de leur programme, avec des aides au financement, par 16 animateurs régionaux. Voir ici.
  • Vélo-écoles avec programme Famille : parents et enfants en même temps, parce que les parents ne savent souvent pas se conduire à vélo correctement … Impliquer les parents de façon à ce qu’ils s’assurent que le vélo du gamin est en bon état, et sinon qu’ils aillent à l’atelier participatif. Fait notamment à la Maison du vélo de Lyon.
  • Ajout d’un 4ème module au Savoir rouler, celui qui serait en situation réelle.
  • Pedibus et vélobus.
  • Plans de mobilité scolaire, impliquant parents, enseignants, employés, enfants, et même riverains. Diagnostic en marchant. Solutions élaborées en commun.
  • Infrastructures et pacification des rues. 
  • Sorties scolaires à vélo avec des collégiens bien équipés : faire sortir le vélo de sa ringardisation. 
  • Concours inter-scolaires, Défi-vélo.
  • Carte des cheminements mise à jour chaque année et largement distribuée.

Les rues scolaires (voir sur le site) ont également été évoquées, bien qu’elles fassent plus partie des abords de l’école que d’un itinéraire. Ce sont des rues fermées à la circulation principalement pour raison de sécurité.

La fin de la journée a été consacrée aux propositions d’animations d’associations ou prestataires qui ont élaboré des outils et des méthodes ludiques et efficaces. J’espère qu’on en trouvera au moins la liste, car là … j’ai calé ! 

Ces deux journées étaient organisées par la Maison du Vélo de Lyon et Matthieu Adam, chargé de recherche au CNRS,/Université de Lyon, dans le cadre du collectif Mobiscol, lui-même constitué de l’association Vivacités et du Club des Villes marchables et cyclables. On me demande d’ajouter le Grand Lyon à la liste des organisateurs, qui nous accueillait dans ses locaux et a offert le repas de midi. Ajoutons aussi la Ville de Lyon puisque nous y avons été reçus le soir. J’espère n’oublier aucun organisme !!! 

Pour en savoir plus :

Notes

  1. La confiance en soi acquise par les jeunes Néerlandais grâce au vélo est bien illustrée par le film Why we Cycle.
  2. Exemples d’autres pratiques du vélo, la compétition de mono-roue de cet été, les concours d’acrobatie, les « roues en l’air » en ville, les sports se pratiquant à vélo, les FISE, qui seront aux JO, et tant d’autres.
  3. Un article de mars dernier, La mobilité, une histoire de genre?, peut introduire à cette question.
  4. On n’a pas mentionné la petite taille des enfants qui accroit leur risque parce qu’ils sont peu visibles entre les voitures.
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13 réflexions au sujet de “Le vélo à l’école, ça n’est pas simple !”

  1. Je suis sûr qu’aucun/e petit/e Néerlandais/e n’apprend le vélo dans un cours, à l’école ou dans un autre contexte formalisé quelconque. Elles/ils l’apprennent avec leurs parents et leurs camarades au pas de leur porte. Et ça fonctionne.
    Comme nous dans le temps. Personne n’aurait même eu l’idée jusque dans les années 90 de vouloir charger l’école avec ça.
    La différence entre l’époque et maintenant, entre ici et les Pays-Bas ? La circulation automobile. Et tant qu’elle sera au niveau ou elle est maintenant et accaparera toute la place, rien ne changera. Arrêtons de chercher des responsables et des solutions là où il ne sont pas et attaquons nous au fond du problème.
    P.S.: J’étais à Paris ces jours-ci, je n’ai quasiment pas vu d’enfants à vélo, et certainement pas seuls. Ni de personnes âgées d’ailleurs.

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  2. Superbe article qui montre toute la faiblesse de notre société française. Ce pays est complètement gangréné par l’automobile. Ce n’est pas près de changer avec des élus figés dans leur rhétorique  » bagnolarde ». Tant qu’une volonté forte de la nation, avec un prix du pétrole inaccessible, peu de chance d’assister à une transformation dans nos déplacements. Nous manquons vraiment de beaucoup de volonté et de courage. Nous assistons à l’écroulement des valeurs et nos chers décideurs ne trouvent que des pis-aller pour résoudre les faux problèmes.

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  3. J’observe tous les jours que les enfants en mode passager d’un adulte sont de plus en plus grands, en taille, en poids et en âge. Logique, les vélos assistés abolissant quasiment toute limite en la matière. Une sacrée hypothèque sur l’autonomie future des (quasiment plus) bambins.

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  4. Il manque une solution : confier en location durant l’année scolaire des vélos aux collégiens et lycéens et tabler sur le caractère grégaire des adolescents.
    Mettre en premier les Infrastructures et la pacification des rues.

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    • Sur le sujet, on regardera avec intérêt l’expérience de Lunéville (au hasard: L’Est-Républicain en octobre 2020).
      Souvenir de ma prime jeunesse, mitan des années 70, mon grand frère, scout de France, démarre dans la branche Pionniers (14-17 ans), tous ses copains ont une mobylette, mes parents n’imaginent pas une seconde cet achat, mon frère part en week-end en vélo, le groupe s’organise pour prendre en compte cette contrainte dans le périmètre accessible lors des activités, au bout de 6 mois tous les jeunes ont délaissé leur mobylette pour les activités.

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        • Oui grand dommage à Lunéville, où des vélos spécialement conçus pour les collégiens avaient été proposés à chaque élève ! Une interview de parents+élèves avait été réalisée au début de cette action vertueuse, et ce sont les parents qui « freinaient »… Les élèves auraient été d’accord, mais avaient très peu la parole… Au final peu de collégiens ont joué le jeu… Grand dommage, pour tout le monde !

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          • Ce dispositif Vélos’cool piloté par la Communauté de Communes de Lunéville à Baccarat prévoyait la mise à disposition d’un vélo fabriqué localement par l’entreprise Wheel’e, ceci pour tous les collégiens et lycéens qui le souhaitaient. Une condition pour les sortants de CM2 : avoir obtenu le « pass-vélo » délivré par l’association VéloLun’ en fin d’année scolaire, après formation par celle-ci dans les écoles et vérification des compétences théoriques (code) et pratiques en milieu sécurisé puis sur la chaussée. Un gros travail puisque Lunéville comptait environ 20 000 habitants avec les communes contiguës.
            Trois freins à l’utilisation de ces vélos ont pu être identifiés, le premier étant déterminant :
            1) Le manque d’aménagements cyclables à Lunéville et la forte pression de la circulation automobile en augmentation (validé par le comptage du nombre de places de parkings) ont clairement incité un très grand nombre de parents à refuser que leur enfant utilise un vélo pour aller au collège.
            2) Les vélos étaient en moyenne trop grands pour des élèves de 11 ans en classe de sixième.
            3) Enfin le look un peu rétro de ces vélos n’emballait pas les jeunes.
            >> C’est ainsi que fin 2022, une trentaine de vélos Wheel’e seulement sont encore utilisés.

  5. J’avais commencé une thèse sur le sujet du vélo en ville, non terminée, et dans ce cadre j’avais interrogé beaucoup de cyclistes, de toutes origines et catégories sociales.
    Et il en découlait que la plupart des cyclistes urbains interrogés avaient grandi à la campagne, où il existe de nombreux chemins tranquilles pour apprendre à faire du vélo (et des situations où on développe même une bonne maîtrise technique de son vélo, comme par exemple les chemins de bois accidentés). C’est mon cas.
    Les autres avaient tous appris à faire du vélo dans un contexte différent de celui de leur quotidien, et beaucoup plus favorable au vélo que le mien : en vacances chez Mamie à la campagne (on y revient), en vacances autour d’un lac (c’est toujours la campagne), dans un parc public (première apparition d’un contexte urbain, mais pas n’importe lequel), ou dans une ville allemande, hollandaise, ou chinoise (un contexte urbain sans doute plus favorable que le contexte urbain français).
    Aucun cycliste urbain français n’avait appris dans la rue en bas de chez lui, sauf des personnes nées dans les années 50.
    Je pense que mon témoignage n’étonnera personne.

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  6. Merci pour ce compte-rendu, très intéressant.
    Un peu de pessimisme : comme pour tout dans cette France qui hélas se tiers-mondise, force est de constater qu’il n’y a pas/plus de moyens (financiers, humains).
    Quand on sait que la métropole orléanaise peine à recruter son chargé de mission vélo, on se demande bien comment l’apprentissage des écoliers des 63 écoles orléanaises (pour ne pas parler des écoles de toute l’agglomération !) pourrait être réalisé…

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  7. haut les coeurs! quand on voit en zone urbaine le nombre croissant de jeunes parents portant sur leur vélo leurs très jeunes enfants et accompagnant leurs un peu moins jeunes enfants à vélo pour l’école primaire, et l’engouement de diverses entités (assos, clubs, autres bénévoles) pour accompagner le développement et la réalisation du SRAV, on est quand même dans une voie positive, qu’il convient sans doute de continuer à promouvoir, valoriser et soutenir.
    Au delà des rues-écoles qui semblent s’implanter progressivement -même si à petite vitesse- dans plusieurs grandes villes en France (pas que Lyon), une autre référence néerlendaise est digne d’intérêt pour la vie et le développement des enfants dans la cité : les « cours urbaines ».

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