La France peut faire revivre son industrie du cycle

Guillaume Gouffier-Cha, député du Val-de-Marne, co-président du club des élus nationaux du vélo, a été chargé début octobre 21 de rédiger un rapport sur l’économie du vélo en France. Il l’a remis au Premier ministre et à la ministre de l’Industrie le 8 février, et l’a présenté au congrès de la Fub.
Parler de la filière industrielle du vélo amène à parler de toute l’économie du vélo, et à voir l’utilité qu’aurait une Filière économique du vélo, elle-même levier pour le développement de la pratique. Quelques mises à jour le 7 mars.

Voici quelques éléments du rapport, présentés sans lien avec l’ordre d’exposition.

  1. Tous les yeux vers la France
  2. Que s’est-il passé ?
  3. Beaucoup peut être fait en France
  4. Structurer et renforcer la filière
  5. Ne plus émettre de CO2
  6. Installer le vélo dans le monde du travail 
  7. Le tourisme
  8. Les routes
  9. Affirmer le vélo
  10. Conclusion

L’importance de l’industrie française du cycle jusque dans les années 80 est un glorieux souvenir.
Aujourd’hui nous ne savons même plus construire un dérailleur.
 

-1- Tous les yeux vers la France

Cette perte de savoir-faire se traduit par un poids très faible de l’industrie au sein de la filière.
Si l’auteur a certainement amélioré sa culture historique (Peugeot, Gitane, Mercier, Dilecta, MBK succédant à Motobécane, Manufrance, Simplex, Mavic, Zefal …), soulignant à quel point elle est encore objet de fierté, il croit aussi beaucoup au VAE, lorgnant sur les ventes aux Pays-Bas, autant que de vélos.

-2- Que s’est-il passé ?

  • Dès les années 50 la France s’est tournée vers l’auto et la mobylette, organisant ses villes autour de ces seuls modes de déplacement. 
  • Dès les années 70 la France a abandonné ses industries du quotidien.
  • Le résultat c’est que le vélo est devenu chez nous un objet de loisir, pendant que Pays-Bas et Danemark répondaient aux chocs pétroliers par l’utilisation massive du vélo pour se déplacer. 
  • Les premières associations de cyclistes urbains se créent en France vers 1970, mais il a fallu attendre 2018 pour que le gouvernement prenne la mesure de l’enjeu. Il y a été plus ou moins forcé par les évènements, et accompagné par la Fub.
  • Le vélo est désormais reconnu comme moyen de déplacement au même titre qu’avions, autos ou trains. 

Mais la course aux prix bas, depuis les années 90, et la faible exigence sur la qualité, font que nous sommes tombés sous la coupe de l’Asie. Le vélo n’est pas le seul, une commission d’enquête parlementaire planche sur ce sujet. ainsi que nous en informe Alternatives économiques1 / 2.

Le principal intérêt de ce rapport paraît être sa vision industrielle.  
Elle redonne confiance.

-3- Beaucoup peut être fait en France

G. Gouffier-Cha plaide pour qu’on renaisse en laissant le bas de gamme à qui en voudra et en nous positionnant sur la moyenne et le haut de gamme, ainsi que sur le vélo à assistance, le deux-roues électrique, et les bidules électroniques3, ce qui  montre une ouverture d’esprit que je ne tiens pas à voir.

Pour cela il faut que l’industrie du cycle se réorganise, et l’auteur pense que l’Etat doit l’y aider. Il pense Pôles de compétitivité4 / 5, aides au financement, protection des brevets, retour à une standardisation réelle, promotion groupée de l’équipe « vélo France »6. Vélo-cargo et cyclologistique sont également de bons moteurs de croissance. Mais cette croissance est gênée par la réglementation sur les véhicules professionnels et a besoin d’aides pérennes, qui sont aujourd’hui un fatras à déblayer.

Il n’y a aujourd’hui plus que 3 à 4000 personnes travaillant dans notre industrie du cycle, contre 5700 en Italie, 9500 en Allemagne et 5200 au Portugal, pourtant « sans histoire ni clientèle » mais possédant une filière très bien structurée. Nous pourrions en avoir entre 100 000 et 200 000 en 2050, précise M. Gouffier-Cha, à condition… que nous ayons au moins 9 à 12% de part modale, contre même pas 4% en 2022.

Aujourd’hui encore 90% des cadres, fourches, freins, pneus, transmissions, et même porte-bagages, viennent d’Asie. Sans fausse pudeur, s’il le faut, il conviendra de faire venir des industriels étrangers, par exemple pour les dérailleurs, puisque nous n’avons plus les brevets.

La liste des industriels encore présents en France est pourtant impressionnante. : Zefal (5 générations de la même famille), la Manu, Lapierre, la suédoise Cycleurope (Gitane, Peugeot, Vélo&Oxygen), Decathlon, Mavic, Velox, match1 (composants) … et même un fabricant de machines-outils pour les rayons, qui vend dans toute l’Europe.
Nous avons aussi de belles entreprises récentes comme Moustache, O2feel, Douze, VUF… Le retour des investisseurs est déjà une réalité. 

La renaissance récente (voir mon article) de l’artisanat du vélo renoue avec la grande histoire de l’industrie du cycle jusqu’à la seconde guerre mondiale, et résonne mondialement aussi fort que l’industrie du luxe. Les artisans démontrent aussi que l’on peut quasiment tout faire en France. 

Connaître pour agir
L’auteur signale qu’il manque une histoire de l’industrie française du cycle, et qu’il manque aussi un catalogue complet des industriels français du vélo d’aujourd’hui. 

-4- Structurer et renforcer la filière

Au-delà, il lui paraît important de redonner espoir et fierté aux salariés et futurs embauchés de l’industrie. S’il faut certainement maintenir ou renforcer les mesures anti-dumping, et créer un label France-Vélo, il faut aussi structurer la filière et de se rapprocher d’autres filières industrielles, notamment  automobile et aéronautique. Ça a déjà commencé. SEB, spécialiste du robot ménager, construit le vélo « ultra-connecté » AngelBike. Valéo, puissant équipementier automobile, commercialise son système Smart e-Bike, moteur de VAE, depuis un peu plus d’un an et « veut s’imposer comme fournisseur de toutes les mobilités. » (BFM Business, 21 février 22). 

C’est ici que nos vallées industrielles apparaissent, notamment celle de la Meuse, de Charleville-Mézière à Givet via Revin, Bogny-sur-Meuse, Monthermé… où l’ancienne industrie du fer, puis sidérurgique est devenue industrie de pointe. On se souvient de l’épisode Mercier, mais il y aura d’autres chances. Bogny fut la patrie du clou ! Cette industrie, qui y a même un musée fort intéressant, pourrait certainement adopter la filière du cycle, et sans doute établir des passerelles avec l’économie du cyclotourisme que le Département, de façon très clairvoyante, développe. La voie verte trans-Ardennaise et la véloroute de la Meuse (EV 19), sont en cours de prolongement vers Rethel, Brienne-sur-Aisne et Vouziers, et sa jonction vers l’ev3 … comme l’expose le Département. (Le contenu de ce paragraphe ne figure pas dans le rapport, il est un ajout de la blogueuse.)

-5- Ne plus émettre de CO2

Tout faire en France, se réapproprier les brevets, s’unir et se transformer, mais aussi être responsable. Guillaume Gouffier-Cha souligne les enjeux du réemploi des matériaux et des pièces, de la remise dans le circuit des vélos abandonnés, de la réparation des batteries, et en appelle pour cela au secteur de l’insertion et de l’économie sociale. Il souhaite l’application d’un indice de réparabilité.

Les formations professionnelles sont très insuffisantes et dispersées, peu reconnues, que ce soit en mécanique ou en aménagement. Le député propose que le CQP Cycles soit à nouveau obligatoire pour tenir un bouclard, et que le Coup de pouce vélo soit prolongé sous une nouvelle forme. Toutes ces mesures seront bénéfiques, et toutes ne dépendent pas de l’Etat. 

Ce rapport est un outil de dynamisation du secteur

-6- Installer le vélo dans le monde du travail 

De nombreuses professions pourraient effectuer livraisons et déplacements à vélo-cargo, vélo-électrique ou vélo. 

La cyclologistique est déjà investie par de grandes sociétés comme Amazon ou La Poste, cette dernière ayant abandonné le vélo en 2014. Amazon a déjà investi en journée des entrepôts de bus de la RATP pour ses opérations de livraisons finales. La Poste s’est donné un Plan national depuis le printemps dernier, dans lequel on trouve le programme Colis Activ’. 

Les normes techniques et réglementaires sont aussi à revoir et à mieux adapter à la réalité. On cite notamment les vitesses des vélos assistés et la puissance des vélo-cargos. 

Tout cela doit être pris en compte dans l’aménagement des espaces urbains, et permettra de bien vivre les Zones à Faibles émissions. Vous verrez ça dans le rapport, qui souligne l’action favorable des Chambres des Métiers et de l’Artisanat.

-7- Le tourisme

Le tourisme est le secteur de l’économie du vélo qui emploie le plus de monde et connaît la meilleure rentabilité. Le maillon faible, en toutes lettres, est l’emport des vélos dans les trains. Le stationnement lui aussi, sur lequel le rapport cite le Mont-Saint-Michel de façon lacunaire : M. Gouffier-Cha ne lisait sans doute pas mon blog à l’époque7. 

Les Ardennes jouent à fond la carte du vélotourisme !

-8- Les routes

Ces évolutions reposent sur l’infrastructure, dont les lacunes sont soulignées. Ni le tourisme ni le commerce, et donc l’industrie, ne peuvent vivre s’il n’y a pas de cyclistes. Il faut aussi simplifier les aides, et les faire durer. La France n’est pas, et de loin, la meilleure en matière de financements des infrastructures. Le stationnement et le vol font aussi partie des priorités qui peinent à émerger. 

Il faut assumer des mesures incitatives fortes, telles qu’aides à l’achat, forfaits d’entreprises, aides aux communes, et il faut surtout les harmoniser et les rendre compréhensibles et pérennes. 

-9- Affirmer le vélo

Le vélo a du mal à être visible, les codes de professions de l’INSEE ne dissocient pas le vélo des autres professions, les associations professionnelles ne sont pas loin de se marcher sur les pieds (et certaines ne sont même pas spécialisées dans le vélo), ce qui pourrait être l’occasion pour l’APIC de monter en puissance, bien que cela ne soit pas dans sa raison sociale. 

Le rapport cite l’Union Sport et Cycle, Mobililians (ancien Conseil National des Professions de l’Automobile), l’APIC, gestionnaire des fichiers de marquage, l’association des artisans du cycle, les boites à vélo, l’heureux cyclage, la Fub, le Club des villes et territoires cyclables et marchables, Vélo&Territoires, l’Alliance des mobilités (vélos en libre-service et autres nouveautés), la FFC (course professionnelle) et la FFCT (pratique sportive du cyclotourisme).   

Guillaume Gouffier-Cha suggère donc aux acteurs économiques de créer un comité de filière, pour lequel il détaille plusieurs configurations possibles, et propose qu’ils le fassent vite pour un lancement dès juillet prochain. Cela commencera par des Etats généraux dont on attend la date pour bientôt. Ce travail est tombé à point nommé, se félicite le député, les professionnels s’en sont emparé, tout comme le ministère de l’Industrie. 

Quant au Plan vélo il ne faut pas le réinventer, il a été utile, mais il faudrait le réactualiser. Sans cyclistes, ce rapport ne sert à rien. Sans bonnes infrastructures il n’y aura pas beaucoup plus de cyclistes.

Il faut une réelle planification du vélo sous tous ses aspects. 

-10- Conclusion

La LOM n’avait pas pris en compte l’aspect économique du vélo, les Jeux Olympiques et leurs « voies olympiques » auraient pu faire voir la filière européenne du vélo8. Pour Guillaume Gouffier-Cha le vélo est un combat économique et social.
L’Etat devra veiller à la création des filières territoriales, ce qui sera une rupture importante. Pour cela il faudra rétablir les contacts entre pouvoirs publics de tous niveaux et entre filières, et en faire évoluer certaines, dont celle de l’automobile, qui commence à s’élargir du transport à la mobilité. 

Le covid pourrait avoir été une chance.
C’est le moment de changer de braquet, car on a le vent dans le dos.
 

Patrick Guimard, le co-président de l’APIC, lors de la présentation du rapport au congrès de la Fub. 

Mission sur la filière économique du vélo en France. Janvier 2022. 
82 pages 
Vous pouvez lire les 63 propositions, la synthèse et le rapport entier en allant sur le site du Club des villes cyclables.
Voici la synthèse en 10 pages.

Tout ça mis en page, relu, corrigé … à des doses diverses par Léry Jicquel (l’homme de velook, le concentré vélo et le concours des medias du vélo, entre autres). 

Quant à moi je précise que mon texte n’est pas réellement un résumé du rapport, même s’il en a certaines caractéristiques, mais plutôt une présentation commentée, voire enrichie par endroits.


1- Le forum Vies mobiles veut réduire l’obligation de mobilité
2- Le Shift project pousse à sortir l’économie de la dépendance aux fossiles 
3- Guillaume Gouffier-Cha invite la France à recréer une robuste filière économique du vélo.


  • J’avais placé ces 3 articles sous la phrase « La mobilité est au coeur de nos vies mais personne n’en parle« . Le webmagazine Citycle-Lecyclo.com nuance un peu ce propos en montrant que le vélo est un peu cité quand même dans les programmes. Nous savons aussi qu’en France la mobilité a été préemptée par les transports en commun, et qu’au total la marche à pied est complètement négligée. Sur ce point rien ne nous contredit. 
  • Le Shift project comme ce rapport ont en commun l’idée de la place centrale de l’industrie dans l’économie, et de son indispensable retour sur le sol national. En contrepoint je signale un article des Echos du 21 février : Les mythomanes du grand retour de l’industrie. Tous les candidats à l’élection présidentielle prônent le retour de l’industrie. Aucun ne paraît en mesure de faire « tout ce qu’il faudra » pour y arriver. Ce n’est pas forcément contradictoire … 

 


Notes

  1. Et soudain, tout le monde voulut sauver l’industrie, Alternatives économiques, 17 janvier 2022.
  2. La Documentation française a aussi publié en janvier 2022 un numéro de ses Cahiers français consacré aux Défis de l’industrie française.
  3. Heureusement l’auteur ne parle pas des engins à une roue, à petites roues, sans pédales et tous motorisés qui envahissent les pistes cyclables, selon la volonté du gouvernement.
  4. Le respect que nous devons à la langue française m’incite à éviter les noms en anglais. Pôle de compétitivité c’était le nom de ce qu’on nomme maintenant cluster.
  5. Parmi ces pôles on trouve le MAD, lancé en 2020, qui fait maintenant partie de OnlyLyon
  6. Même remarque que pour pôle de compétitivité. Equipe n’a que faire de team.
  7. Sur le Mont-Saint-Michel voici une « introduction conclusive » à 6 ans d’incompréhensions Le Mont-Saint-Michel est à nouveau accessible à vélo
  8. « Le gouvernement a décidé de miser sur tous les autres moyens de transport pour les JO de Paris, à commencer par le vélo. » cité dans la revue de presse de novembre 2021. En réalité il ne devrait y avoir que co-voiturage et autobus sur des voies dédiées du boulevard périphérique
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3 réflexions au sujet de “La France peut faire revivre son industrie du cycle”

  1. Tant que tous les jours je me fais dépasser au moins une fois à moins de 50 cm, je ne retiendrai pas mon souffle pour la renaissance de vélo en France.

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  2. Bravo pour cette synthèse sur la recomposition industrielle du vélo dans cet environnement anxiogène. Malheureusement nos décideurs ne conduisent aucune action positive dans ce sens si ce n’est de nous annoncer des jours difficiles et surtout ne rien changer au niveau de leur logiciel de gouvernance.
    La relance industrielle du vélo réussira si une demande existe ainsi que la création de valeur ajoutée en terme de qualité et des infrastructures.
    Au niveau du vélo la situation s’améliore très peu. Les produits mis en vente sont de piètre qualité et accompagnés d’une offre d’infrastructure déplorable. Cette médiocrité générale ne contribue pas au développement du vélo.

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  3. Voilà des idées intéressantes, mais pourquoi remettre le CQP obligatoire ? Ça risque davantage de freiner des ouvertures de commerces (des gens comme moi qui n’ont pas le CQP mais qui ont une expérience suffisante pour réparer des vélos) que de renforcer les offres de formation (ce qui est une bonne idée en soi).

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