Enfin adoubé comme mode de transport, le vélo ne serait-il plus ni loisir ni sport ?

Le vélo en France revient de loin. Il y a 20 ans il était objet d’agacement ou de mépris. Aujourd’hui qui ose encore freiner son explosion ? Encore trop, bien sûr, mais les prémices d’une prise de pouvoir sont bel et bien là. Petit rappel historique.

Il y a encore peu d’années, l’utilisation du vélo comme mode de déplacement était considérée en France comme le fait de quelques originaux. En 1998, la tenancière de ce blog écrivait un article significativement titré « C’est sérieux, votre histoire de vélo ? », observant que « certains responsables continuent d’assimiler cycliste à sportif » et demandant : « Pourquoi continue-t-on à refuser que le vélo accède à la dignité de véhicule à part entière ? ».

Pourtant, depuis la fin des années 80, quelques villes françaises, regroupées au sein du Club des Villes Cyclables, avaient commencé à modifier leur voirie pour la rendre un peu plus accueillante aux déplacements à vélo. Paris les avait rejoint en 1996 en aménageant des pistes cyclables boulevards Saint-Germain et Sébastopol, rues de Rennes et de Rivoli, avenues Daumesnil et Foch, mais l’image du vélo restait généralement rattachée à ses seules utilisations sportive et cyclo-touristique.

Il faudra attendre 2007, avec l’arrivée à Paris de 20 000 vélos en libre-service, système implanté depuis 2 ans à Lyon, pour constater une première évolution significative de cette image, sans doute due à son utilisation par des néo-cyclistes en costard-cravate ou en tailleur.

Depuis quelques années, des débuts de réalisation et de nombreux projets de réseaux express vélo (REVe) dans plusieurs villes françaises semblaient amorcer une nouvelle étape dans cette évolution, relayée par les programmes de certains candidats aux récentes élections municipales. La crise du Covid 19 l’aura sans doute confirmé : le vélo est à présent pleinement considéré comme un mode de déplacement, aussi bien par les autorités que par un grand nombre d’élus et par la presse.

Lionel Jospin maladroit sur un engin inhabituel (Cahiers de médiologie n° 5)

Paradoxalement, l’utilisation du vélo pour les loisirs et le sport, longtemps seules figures acceptées du vélo, semble aujourd’hui moins fondamentale : l’annulation de toutes les courses cyclistes prévues au printemps 2020 n’a pas provoqué d’émoi particulier, pas plus que les diverses propositions faites pour le Tour de France (course à « huis clos » ?!? puis report à l’automne) pour lesquels seul l’énorme enjeu financier semble avoir été pris en compte.

La Fédération française de cyclotourisme (FFCT) semble de même avoir rapidement pris son parti de l’annulation de toutes les activités de ses clubs et concentre son activité sur son « programme Vélomaison pour continuer de pédaler, même dans la tête », comprenant des séances sur home trainer ou vélo d’appartement, des exercices de renforcement musculaire et d’étirement pour garder la forme, des jeux de sécurité à faire seul ou en famille avec les enfants.

La convergence annuelle d’Ile-de-France

Festival impromptu de quiproquos : des restes du vieux monde ?

Symbole de ces évolutions : la réglementation provisoire dite des sorties dérogatoires a donné lieu à un festival de quiproquos, les notions d’activité physique (ou promenade), de sport, et de déplacement, se retrouvant complètement confuses. Pour les déplacements énumérés à l’article 3 du décret 2020-293, l’utilisation du vélo a été non seulement autorisée mais souvent recommandée pour tous les déplacements utilitaires. Mais elle a été parfois verbalisée, puis présentée comme proscrite pour les « déplacements brefs (…) liés à l’activité physique individuelle des personnes » par certains messages et illustrations sur les réseaux sociaux officiels, en contradiction avec le texte même du décret 2020-293 et sans qu’aucune raison ne puisse justifier cette discordance avec le texte officiel (voir l’article du 9 avril).

Difficile de connaître la position de la FUB  (Fédération des Usagers de la Bicyclette) : son site relaie fidèlement la doctrine officielle, contraire au décret 2020-293, dont le charmant « adulte à pied accompagnant des enfants à vélo » tout droit sorti de l’imagination débridée des gestionnaires des réseaux sociaux ministériels, alors que son compte Twitter confirme que le décret autorise le vélo pour les « motifs essentiels », dont l’activité physique (image ci-dessous). 

Pour l’après, le vélo se retrouve sauveur de la mobilité !

Autre évolution : depuis que le vélo a été admis comme mode de déplacement, sa place dans la « hiérarchie » n’a cessé de monter. Le transport collectif, longtemps considéré comme seule réelle alternative à la voiture, a été rattrapé puis doublé par le vélo. Il se pourrait que la crainte de la promiscuité le fasse apparaitre comme la meilleure alternative, et ce d’autant plus que les citoyen·ne·s comprendront que les distances parcourables à vélo sans effort particulier sont bien plus élevées que celles qu’ils·elles imaginent, surtout si la multiplication des infrastructures dédiées au vélo, tant à titre provisoire pendant le confinement qu’à titre définitif après, le permet. La mission confiée par Elisabeth Borne à Pierre Serne, président du Club des Villes et Territoires Cyclables, va dans ce sens.

Grosse opération pré-électorale montée par les deux associations parisiennes de cyclistes urbains.

 

Lors du 1er tour des élections municipales à Paris, un seul candidat avait placé dans son programme la réalisation d’une piste cyclable sur la petite ceinture parisienne. On ne peut que souhaiter que plusieurs autres candidats fassent de même lors de la prochaine édition de cette élection interrompue.

Le 20 avril la Fub a déposé un référé-liberté au Conseil d’Etat. Nous en parlerons tranquillement lorsque nous en connaîtrons le résultat. IsL

Print Friendly, PDF & Email

11 réflexions au sujet de “Enfin adoubé comme mode de transport, le vélo ne serait-il plus ni loisir ni sport ?”

  1. Ce qui est génial avec le vélo, c’est qu’il peut être et est les trois, et fréquemment en même temps, moyen de déplacement, loisir et sport. Il y a même un type de vélo, j’ai envie de dire, LE vélo qui permet de faire les trois avec une seule machine, la randonneuse française.

    Répondre
    • Pas d’accord… la randonneuse (j’en ai eu deux, très belles!) est inconfortable en ville par sa position, et par le costume qu’elle implique. Mais d’accord bien sûr sur le fait que la randonneuse française est le summum de l’art !

      Répondre
      • Pas d’accord moi non plus, la randonneuse n’implique à priori pas de costume particulier, la preuve, je vais au travail tous les matins sur la mienne. La position on s’habitue, celle-ci, avec un guidon à hauteur de selle ou quasiment n’est quand même pas très extrême. Mais elle est plus aérodynamique qu’un vélo de ville et cela permet en plus de l’utiliser même pour des trajets utilitaires un peu plus longs que quelques kilomètres. Rajoutons la capacité de bagages, l’équipement tous temps… le vélo universel en somme.

        Répondre
        • Ça ne prouve rien, chacune a ses propres exigences, la tenue par exemple, ou le besoin de prendre des notes en route… Bon arrêtons-là cette discussion hors-sujet !

          Répondre
    • Il manque une 4ème catégorie qui englobe sûrement les 3 autres : le vélo plaisir. Le vélo est le seul mode de transport (peut-être avec la marche à pied) qui procure autant de satisfaction.

      Répondre
  2. Bravo à Abel Guggenheim pour son excellent article ! Oui la fonction de base du vélo est le déplacement et il aura fallu une lutte tenace pour que ce soit acté.
    C’est ainsi que l’ancienne direction des Routes considérait le vélo comme un loisir et orientait les besoins en co-financement des infrastructures sur le ministère chargé du tourisme…
    Il est nécessaire que l’actuelle Direction des infrastructures, des transports et de la mer assure la mission vélo en liaison étroite avec le Coordonnateur interministériel pour le développement de l’usage du vélo.

    Répondre
  3. Il est évident que le vélo est avant tout un moyen de transport puisqu’on l’utilise tous les jours pour ses déplacements pour le travail, les courses, les loisirs ou aller faire du sport. Même si certains font plus de kilomètres pendant les loisirs ou le sport mais en une fois par semaine.

    Répondre
  4. Le vélo n’est pas le seul sport issu d’un moyen de déplacement : il en est de même pour le ski, la course automobile, la voltige, la natation… C’est une démarche classique de nombreuses activités humaines, à commencer par l’art culinaire, dérivé de la cuisine utilitaire, la décoration, de la nécessité de meubler notre espace…

    Répondre
  5. Le vélo va être le mode de déplacement du siècle pour un tas de motifs. On peut presque tout faire avec. En 2018, nous avons parcouru 4300 km aux USA avec mon épouse le long du Mississipi, avec traversée océanique en cargo. L’objectif était de faire des boeufs avec les jazzmen et bluesmen afro-américains. J’avais mon matériel de musique dans une seule sacoche. On s’aperçoit que l’on n’a pas besoin de grand chose pour vivre 6 mois en vacances. Nous devons être des leaders, des modèles à copier, pour changer nos modes de vie. Vélo-camping ou agence de voyages-vélos sont des nouveaux modes de vacances. Massifions ces modes. On va nous donner des espaces. Occupons-les massivement.

    Répondre
  6. [Comme le mentionne Abel au 3ème paragraphe] l’arrivée des vélos en location libre service ne date pas de Vélib’ à Paris mais de Vélo’V à Lyon qui l’a précédé de deux ans. Paris l’a copié largement vu le succès de la formule. Rendons à César….

    Répondre

Laisser un commentaire